La mue du serpent.

Publié le par clarac

 

La plus grande difficulté que doit surmonter un auteur, ou un éditeur, mais cela est aussi valable pour tout un chacun et dans tous les domaines, n’est pas imposé par l’environnement, l’entourage ou une quelconque contrainte extérieure. Non, en fait cette dernière provient avant tout de soi. La première variable dans une équation qui concerne un être humain est l’individu dans sa complexité, sa singularité, ses particularités qui font que les recettes miracles, les formules magiques et les Vérités Absolue tant pour « bien écrire » que pour, tout ce qu’on voudra d’autre n’ont, en fait, aucun sens.

Avant mon AVC d’avril 2007 l’équation qui définissait mes procédures d’écritures, de création, et de travail en général, valait pour un homme en pleine possession de ses capacités physiques et cognitives.

C’est d’ailleurs cet AVC et ses conséquences, les séquelles, qui m’ont cruellement appris à me défier des recettes toutes faites pour « bien écrire » (pour ne parler que de celles-ci). Quand bien même une certaine base fondamentale soit incontournable ; il est évident que déconnecté de l’individu, de ses capacités, de ses singularités (et dans le cas de la création artistique) de ses sensibilités, cette formule est vide de sens.

En résumé ; chacun sa vérité. La mienne ne vaut donc que pour moi et n’a d’intérêt pour personne d’autre. Qui d’autre que moi ne dispose plus que d’une main pour taper sur son clavier, d’une capacité de concentration limitée à quelques minutes et astreint à 12 heures de sommeil ? Ceci ne constituant que quelques « constantes » de mon équation personnelles et sur lesquelles je ne peux pas intervenir. C’est donc sur les « variables » que l’action doit se mener, reste à les identifier et à acquérir les moyens de les manipuler puis de décider d’intervenir, ou pas, et surtout comment…

Je serais présomptueux de prétendre qu’après trois ans et trois mois la nouvelle équation est enfin disponible pour renouer avec la création. Beaucoup de détails, de variables et surtout « d’altérateurs » restent à découvrir et à maîtriser.

Toutefois dans cette équation il existe une variable essentielle qui influence et altère toutes les autres : la volonté.

Si la patience et l’obstination sont les deux qualités fondamentales de l’auteur (et pas que), la volonté est celle sans laquelle aucune des autres n’a de sens. Or cette volonté est fragile, les difficultés et les ignorances multiplient les obstacles et la frustration due à l’échec, ou à l’impression de l’immobilisme, voir de l’impuissance, la sape au point de la réduire à néant.

Avant mon AVC j’étais un scriptural et ma dextérité me permettait de rédiger mes récits avec la quasi-instantanéité de la pensée ; à peine ébauché et déjà écrit. Quitte à passer des heures à des élagages monstrueux, des reformulations conséquentes, pour aboutir à un texte acceptable.

Avec une seule main et un cerveau qui ne peut plus conserver un « feeling » plus de quelques minutes, forcément, le scriptural doit disparaître et muer en structural. Or, cette mutation imposée par la physiologie ne change rien à la nature, à l’âme, qui l’habite.

La gageure était donc de concilier l’impossible osmose d’une âme scripturale avec une méthode structurale. Il suffit de compter mes publications de 2008 et 2009 pour constater que l’équation n’est pas une réussite ; peut-elle le devenir seulement ?

Or l’équation n’est pas la seule en cause, car quand bien même je consacre la majorité de mon temps disponible (bien rare) plus à l’action éditoriale qu’à l’écriture. Il me faut reconnaître qu’évaluer la pertinence de mon nouveau process de création au seul critère du nombre de publication n’est pas très pertinent.

L’une des variables, (ou altérateur de variable/constante) qui me permet tout de même à nouveau d’écrire, intervient sur un facteur qui indépendamment de la qualité rédactionnelle se heurte à d’autres critères qui écartent mes créations récentes (rare) de toutes possibilités de publication.

Or, pour satisfaire aux critères de sélection je devrais renoncer à cet altérateur qui seul, à ce jour et pour l’heure, me permet encore d’écrire.

Ce n’est rien de technique et c’est en plus l’héritage moral que me lègue mon père. J’ai mis cinq mois à le reconnaître), et qui influence mon processus créatif depuis le jour que j’ai noirci ma première page (1980). Mon père m’a légué cette foi incommensurable en l’homme qui se traduit par une lutte obstinée, acharnée, sans concession contre la fatalité, la destinée. Il avait horreur qu’on lui dise « c’est comme ça. » ; cela n’a jamais été pour lui une réponse, juste une excuse pour ne rien faire.

C’est maintenant qu’il est parti que je réalise que je lui dois ces trois années de lutte pour recouvrer un semblant de capacité d’écriture. Quel fils serais-je, pourrais-je encore me prétendre un homme, si je baissais les bras ?

Je réalise aussi combien cet héritage nourrit mon écriture ; je déteste cette science-fiction post-apocalyptique qui accable l’homme de tous les maux et lui fait expier ses crimes dans un enfer inhumain. Je hais cette science-fiction qui accuse et sanctionne au lieu de nourrir l’espoir et d’encourager à avancer. Je déteste ce fantastique qui nie aux hommes leur capacité à surmonter l’irrationnel et qui les soumet toujours à une fatalité sanctionné de mort inéluctable.

Je ne me suis pas battu toutes ces années pour retrouver la capacité de créer et de m’exprimer pour encourager l’idée du fatalisme ou de la nécessaire rédemption, expiation, de l’homme par sa destruction.

Je n’aime pas plus les « happy end » à l’anglo-saxonne, un peu niais.

Non, mais mon écriture n’a jamais participé de ce processus de culpabilisation et de sanction, et maintenant que j’ai retrouvé ma capacité de création, je n’y contribuerai pas davantage.

Or je ne suis pas qu’un auteur, je suis aussi un « éditeur » et là hélas je n’ai pas le choix car je ne peux publier que ce que je reçois… et je reçois bien de texte qui ne se soumette pas à cette mode (car ce n’est qu’une mode qui se travestie en norme). Voilà qui bât en brèche la prétendue influence d’un directeur littéraire quant à l’orientation d’un genre.

J’avoue m’être interrogé sur l’utilité de poursuivre mes activités éditoriale qui me conduisent à promouvoir des orientations que je ne cautionne pas. Et cette question n’est pas tranchée. En attendant de prendre la décision, puisque les Stations sont posées jusqu’à l’automne 2011, je réserve ma décision finale à ce sujet à cette date.

En attendant, pour l’écriture, l’essentiel est de se faire plaisir et je compte bien ne pas m’en priver.

Je peux dire après trois ans et trois mois que la mue du serpent est achevée.

Bien que beaucoup de choses soient encore à « régler », je renoue avec l’écriture, celle que j’aime, celle que je veux défendre et porter. Parce que la première arme contre la fatalité est l’insoumission.

Sébastien Clarac

 

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