Vigo 2011- Épisode 01…

Publié le par clarac

 

 

Épisode 01…

 

       Alors que la nuit abandonnait ses charmes pour nourrir les frayeurs inhumaines derrière son voile d’obscurité et conspirer avec les ombres les plus sournoises manigances, les spectres terrifiés s’enfuyaient de l’impasse avec une prudente discrétion. Depuis une ruelle voisine tout aussi ténébreuse vrombissait la redoutable mélopée qui précédait toujours l’arrivée de cette créature qu’aucun spectre nocturne ne souhaitait croiser.

.      Rien ne distinguait cette impasse d’une autre avec son décor identique de détritus divers, de meubles brisés et abandonnés et ses taches huileuses sur les rares espaces de béton nu. Grâce à son odorat acéré le nouveau venu pouvait différencier une flaque d’eau croupie, hérité de l’averse de la veille, de cet autre si semblable dans l’obscurité et qui embaumait l’air vicié de ce parfum de miel suave qui l’attirait. La triste signature de ces redoutables drames qu’abrite la nuit. Ici, même si la lune exhibait ses rondeurs aux regards impudiques, aucun œil humain ne parviendrait à percevoir dans ces ténèbres ses plus sordides mystères.

.      L’animal n’hésita pas un instant et martela le béton humide avec les griffes de ses huit pattes excitées qui livraient à la nuit cette lugubre mélopée et qui chassaient les démons dans leurs antres. De part et d’autre de son crâne triangulaire ses longues antennes fouettaient l’air glacial avec avidité pour guider la créature aveugle vers la source de sa convoitise sans rien perdre des effluves plus intenses à chaque mètre franchi. Plus il s’approchait et plus ils accélérait tandis que son cerceau enregistrait les moindres détails de ce territoire inconnu que lui dévoilaient ses organes sensoriels. Assuré d’être la seule âme présente sur les lieux il se précipita avec une vélocité enfiévrée vers la flaque parfumée dont la fragrance l’envoûtait.

.      Ses sens saturés lui ordonnèrent de s’immobiliser à l’extrême limite de sa proie. Livrée à ses instincts la créature planta chacune de ses pattes dans le béton humide pour s’y ancrer comme s’il craignait d’en être délogé par une puissance supérieure. L’excitation hérissa les poils de son corps tandis que la chitine de ses pattes vibra pour libérer dans l’air cette phéromone qui lui appropriait ce territoire et l’interdisait désormais à ses congénères. Puis l’octopode chitineux et velu ploya avec lenteur les quatre articulations de ses membres pour baisser son corps au plus près de cette flaque au parfum irrésistible.

.      Avec une prudence disputée à l’impatience née de son excitation l’octopode étendit ses antennes au-dessus de la source merveilleuse qui lui offrait ses frissons de plaisir. Habituée à un ordinaire plus modeste et moins savoureux, la créature restait méfiante. La crainte d’éprouver une nouvelle déception, d’être dupée par ses sens pour au final constater n’avoir découvert qu’un met insipide, nourrissait dans son esprit un doute irrationnel. Même si cette fois tout suggérait une promesse de festin.

***

.      Pour la troisième fois de la soirée je filtrais l’appel et enregistrais le message niais, convenu et ridiculement joyeux, sans aucun doute excité par l’abus d’alcool, d’une connaissance quelconque qui présentait ses vœux à Vigo. Le code d’identité de l’individu figurait peut-être sur son carnet d’adresse mais sans être référencé dans une des catégories de son système de classement. Ni ne possédait d’un niveau de priorité qui aurait pu me laisser supposer que cette personne suscitait d’une manière ou d’un autre l’intérêt de Vigo. Donc je ne laissais pas l’appel aboutir. D’ailleurs, ce soir, j’avais l’intention de filtrer avec sévérité les communications. Même si Noëllia se manifestait, ce dont je doute beaucoup car à cette heure elle l’aurait déjà sans aucun doute appelée si cela avait été dans ses intentions, je crois que je ne dérangerais pas Vigo pour si peu. En même temps, je sais combien il attend cet appel puisque son code d’identité est  en tête des priorités ; ce soir je dispose d’assez d’éléments pour contrevenir aux ordres avec une excuse imparable et excellente !

.      Les signes vitaux de mon partenaire me préoccupaient. Son rythme cardiaque restait mesuré et stable, quoi que cela n’ait aucun sens pour une créature biologique comme lui. Mais il battait juste à une cadence trop élevée par rapport à sa norme au repos et je restais vigilant et attentif à tous ses autres indicateurs. Sa respiration aussi restait pondérée et régulière, si ce n’était ces brusques soupirs, violents, profonds, prolongés plus que nécessaire. De même sa tension oscillait sans préavis entre les sommets et les abysses, ce qui eut été plus préoccupant pour sa santé si ses incidents éphémères ne disparaissaient pas aussi vites qu’ils apparaissaient. En fait, le seul indicateur qui me rassurait demeurait la stabilité de sa sudation alors que les courbes cérébrales décrivaient un séisme indéchiffrable au-delà de toute mesure raisonnable. Ce qui ne correspondait à aucun de mes enregistrements de référence « normaux » ce qui me laissait perplexe et suscitait mon inquiétude comme à chaque fois que je constatais avec effrois ce phénomène chez lui. Enfin, autant d’indices qui auraient dû depuis longtemps me contraindre à appeler une équipe paramédicale si cette conjecture précise ne révélait pas l’état particulier de mon partenaire et qui le saisissait plus qu’à son tour.

.      Hors de question de troubler Vigo quand il était ainsi en pleine crise !

.      Quand bien même cette fois il restait immobile à contempler les lumières de la ville plongée dans la nuit au lieu d’arpenter en tous sens et sans but le parquet de l’appartement comme d’habitude. En fait, pour être honnête, c’était justement cette altération de sa routine comportementale qui me préoccupait et justifiait que je neutralise les communications pour ne pas le troubler ou risque de provoquer une réaction imprévisible. Une fois déjà j’avais commis l’erreur d’intervenir avant qu’il achève sa « crise » et j’ai dû alors endurer une longue période d’irritation qui poussa des jours entiers ses indicateurs au-delà de la zone dangereuse et le souvenir que j’en conserve justifie amplement mon initiative. Vu l’intensité de sa transe même si la chancellerie appelait je négligerais la communication. Enfin, c’était ce que je pensais…

***

.      Tout était à revoir. Plus j’y repensais et plus l’évidence que mes recherches échouaient dans une impasse s’imposaient. Rien à voir avec le blocage habituel, de ce subtil changement de point de vue qui éclairait une problématique ancienne et bien connu d’un jour nouveau et la rendait à nouveau énigmatique. Cette fois j’éprouvais la nette sensation que quoi que je fasse cela n’aboutirais jamais. Un élément inconnu rendait mon analyse futile avec cette angoisse absurde d’être certain de posséder le puzzle complet et d’être devenu tout d’un coup incapable d’associer les pièces entre-elles.

.      Tout aussi futile que cette fête annuelle du solstice d’hiver qui marquait le changement d’année et justifiait tous les abus pour une nuit. Un rituel sociologique chronique qui rythmait la vie des gens, contribuait à codifier leurs comportements et renforçait l’intégration de valeurs partagées et non formulées.

.      Malgré-moi, puisque l’événement se déroulait en ce moment même sous mes yeux sans que j’y participe, je ne pouvais m’empêcher d’y penser. Chaque fois que je tentais de focaliser mon attention sur ce qui devait rester au centre de ma réflexion j’éprouvais un sentiment de mal être profond. Un redoutable cocktail de frustration et d’excitation qui tout à la fois me projetaient en avant vers de nouvelles idées et me retenaient avec la culpabilité douloureuse d’abandonner, de négliger un projet majeur et autrement plus important… Les mêmes sentiments contradictoires qui me partageaient et avaient conduit à l’échec de ma relation avec Noëllia. C’était mon projet de recherche ou elle, j’avais pas choisi, pas voulu, pas pu, pas su. Conséquence, je m’étais à la fois éloigné d’elle et de mes recherches en même temps. Un paradoxe douloureux car l’une comme l’autre comptaient plus pour moi que je ne me l’avouais. Le désespoir que j’éprouvais ne devait pas avoir d’autres causes que le constat de ce double échec. Depuis des heures, depuis le crépuscule et la libération des lumières festives sur la ville je tentais d’analyser et de comprendre, d’accepter, cet échec pour…

.      Une fois encore une onde de désespoir glacé me parcourue.

.      Le potentiel que je devinais à cette éventuelle piste de réflexion ne parvenait pas à s’affranchir tout à fait des entraves qui me retenaient encore. Noëllia restait bien présente dans mon esprit même si je savais devoir tourner la page. Cette nuit peut-être, ou à l’aube, plus tard, jamais ? Et avec une intensité comparable…

.      Je m’arrachais à la contemplation des lumières de la ville pour poser mon regard sur la pile de documents qui encombraient mon divan et la table basse. Avant le crépuscule ces archives absorbaient toutes mes pensées. Ce qui me coûtait Noëllia, je devais l’admettre une bonne fois pour toute et ne plus y penser ! L’importance cruciale de ces recherches avait justifié que le sacrifice de ma vie privé, par négligence. En y repensant je me demande si tout cela n’était pas une excuse pour refuser de m’engager avec elle dans un avenir qui me terrifiait peut-être encore davantage que l’hypothétique et improbable guerre civile à venir...

.      À croire que le choc de deux individualités qui tentent de former une seule cellule familiale, une culture commune soit plus redoutable et violente dans mon esprit au débarquement prochain de millions d’immigrants et du choc culturel inévitable avec ses conséquences imprévisibles… Ou trop prévisibles au contraire. En fait, je ne sais plus que penser. Ni d’elle ni du reste.

.      L’objet de mes recherches ; prévoir ces risques, les anticiper au travers des modèles ethnos anthropologiques des phénomènes semblables déjà connus par notre monde et sur d’autres à chaque débarquement colonial. Que pouvait-il y avoir de plus important que la modélisation des schémas comportementaux qui gouvernaient les mécanismes de violence interculturels pour éviter autant que faire ce peu la guerre civile qui s’annonçait et qui nourrissait déjà les pires fantasmes ?

.      Ridicule ! pour qui te prends-tu garçon ? Crois-tu seul parvenir à sauver le monde ?

.      Comme pour se moquer de moi les hologrammes géants qui annonçaient le passage du solstice et le changement de date illumina la nuit de ses couleurs arrogantes.

.      — Vigo, vous avez une communication prioritaire.

.      La voix suave de la starlette dont j’avais affublé mon entité domotique autonome me surprit à peine. La contemplation des hologrammes par leurs représentations incongrues en totale contradiction avec mes représentations mentales obscures m’avait déjà extrait sans violence ni douceur des entrelacs urticants de mon esprit. Sur le coup je pivotais avec enthousiasme vers l’écran de communication convaincu d’y découvrir le visage de ma Noëllia.

.      Ce qui me saisit et me ramena à une réalité inconcevable fut la découverte du logo animé de Sûreté qui occupait tout l’hologramme. J’aurais dû m’en douter qu’avec une nuit comme celle-ci accepter d’être d’astreinte pour la Coopérative revenait à hériter à coup sûr d’une affaire pourrie ! C’est en me traitant de con que je déclamais avec une colère orientée contre moi-même :

.      — Je prends.

.      En même temps, avais-je le choix ?

 

à suivre...

 

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MAJ 30/01/2012

 

 

 

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