Vigo 2011 Épisode 04

Publié le par clarac

 

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Épisode 4

 

.      Retrouver l’environnement familier du « salon » ne suffisait pas à rendre cette nuit ubuesque plus raisonnable. La normalité relative de cette pièce s’accommodait mal de la réalité exceptionnelle de la situation. Ici au moins aucun de ces fichus holo décoratif ne venait perturber la quiétude des lieux. En plus, pour être honnête, j’éprouvais une bonne fatigue et l’envie de m’allonger sur le canapé pour m’offrir une sieste libératrice me tentait bien trop. Si par malheur j’y cédais je savais que je ne m’éveillerais que bien après l’aube… Un risque que je ne devais pas courir. La haute baie vitrée du salon du neuvième étage de la Baignoire offrait une vue sans concession sur l’avenue Batasuna envahit des noctambules sans aucun doute ivres au cœur de la houle nauséeuse des lumières des hologrammes que la pluie muait en écume scintillante.

.      Pour l’instant je n’avais qu’une seule certitude : jamais je n’aurais classé cette affaire pour l’aube. Donc, seconde certitude par voie de conséquence ; la Chancellerie me tomberait sur le dos comme un de ces troncs soulevé et projeté par les athlètes des tournois des Jeux Basques. Autant dire que je ne me faisais aucune espèce d’illusion quant aux tracas qui m’attendaient quand bien même ces derniers ne constituaient que le cadet de mes soucis… un simple petit caillou dans ma chaussure alors qu’un faisceau de neutrons visait sans aucun doute ma tempe !

.      — Salut petit, c’est pour toi ces jouets ?

.      Antxoka Eliuxiu, taillé comme un pilier d’Ovalie, aussi large que haut mais sans un gramme de graisse inutile. Le colosse d’au moins trois fois mon volume déposa sur la table basse du salon les deux mallettes qu’il portait sans aucune considération pour les écrans holos qui affichaient mes précieuses informations. Sans plus de respect pour ses propres affaires il laissa tomber son sac de sport d’où dépassait – de façon trop ostensible pour ne pas être de la mise en scène – son chistera en roseaux naturel tressé de pelota. Le bonhomme, pour autant que je le sache, avait une excellente carrière de promise sur les pelouses quand il jouait encore dans l’équipe universitaire ; jusqu’au fatidique accident, classique et banal qui lui interdisait de rejoindre une équipe du Top. Alors, quant à renoncer, le colosse martyrisait désormais les frontons et son classement individuel rattrapait bien sa carrière perdue en ovalie. Chaque fois que je le croisais je mourrais d’envie de lui demander combien son compte recevait de crédit pour ses exhibitions ! Voilà, tout le monde n’est pas une vedette et mon anonymat me convenait très bien.

.      — Alors ? demande-t-il avec un ton détaché mais un regard avide.

Aussi stupide que cela le soit je décidais de l’ignorer, et feindre de ne pas comprendre qu’il voulait causer de mon affaire.

.      — Tu sais Vigo, personnellement ça ne me dérange pas de jouer les coursiers pour ton compte. D’une part ça fait partie du boulot, de l’autre je n’avais qu’à pas descendre essayer de me faire payer un caha par le techno de l’armurerie. C’est sûr que je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Maintenant, n’imagine pas que tu vas couper aux explications !

.      — Je n’essaierai même pas. Puisque tu es là, accepterais-tu de me doubler ?

.      Antxoka se redressa aussitôt comme l’ovalien qui bondissait pour aplatir son ballon ovale dans l’embut adverse.

.      — Je n’osais pas te le suggérer ; alors ? raconte !

Sa carte atterrie près de mon deck tandis que sa face de molosse au nez aplatit s’encadrait dans un des écrans holographique et pas franchement du meilleur esthétisme, enfin, selon mes goûts personnels cela dit.

.      — Tu vois, c’est une super coïncidence que tu débarques maintenant. Quant à avoir une doublure je préfère encore que ce soit toi.

.      — Tu parles ! Dis-moi c’est vrai ce qu’on raconte ; un crime de sang, un vrai ?

.      — A priori, oui.

.      — Génial !

.      L’excitation d’Antxoka me fit sourire, surtout que je ne croyais pas un instant à cette subite coïncidence. Comme si la vedette de la baignoire pouvait se retrouver mobilisé comme n’importe quel « anonyme » lors d’une nuit aussi festive. Cette pensée m’arracha un sourire franchement mesquin et chassa toute espèce de doute de mon esprit. Une seule motivation pouvait pousser la star à renoncer à son privilège : une nouvelle opportunité d’accroître sa notoriété et d’occuper les titres des sites d’informations.

.      — Tu vas être déçu ; nous n’avons pas retrouvé le corps, pas encore. Mais c’est vrai que ce doit être l’un de nos trois ou quatre meurtres annuel.

.      — Meurtre, tu confirmes ?

.      — Non, puisque nous n’avons pas de corps. L’intention est sans aucune contestation possible de nature criminelle. L’enquête en est à ses débuts, il est trop tôt pour avancer autre chose que des hypothèses. Bon je dois y aller, je te tiendrais informé.

.      Sans plus m’attarder je récupérai les deux mallettes, remerciai ma doublure et quittais le salon. Dès que mon deck retourna dans ma poche les hologrammes que je consultai s’effacèrent et avec eux les reliques d’informations accessibles. C’est avec un sentiment qui flirtait avec la paranoïa que je sortis de l’ascenseur sur le parking. Mario, mon véhicule réquisitionné, se tenait sagement à sa place. Sur le coup j’éprouvais un horrible sentiment d’insécurité… ici, au cœur même du siège de la coopérative de sécurité, je me sentais en danger. Une impression irrationnelle et donc intense. Toute fois suffisante pour que je prenne la seule résolution que j’espérais ne jamais devoir mettre en œuvre…

 

š›

 

.      Le retour de Vigo à l’appartement me prit par surprise. Pourtant ce qu’il fit le très court laps de temps qu’il resta me stupéfia bien plus encore car jamais je ne n’aurais pensé qu’il en arrive à cette extrémité…

.      Vigo rangea avec énergie tous ces documents anciens sur lesquels il travaillait pour ses recherches. Le tout atterrit, avec juste les précautions d’usages indispensables pour ces reliques fragiles et uniques, dans une malle. S’empila donc pêle-mêle journal de bord d’Arche coloniale en version papier, disque dur de la période impérialo-martienne et archives en cristaux « universel » ainsi que les multiples supports de lectures et de transcription des systèmes de codage les plus anciens incompatibles avec ceux ayant cours de nos jours et dans notre domaine. Bien sûr quand il fut question d’entreposer les journaux intimes des combattants de la dernière guerre civile je le vis hésiter un instant. Juste le temps nécessaire pour soupirer et éprouver une forte émotion et un pic de stress qui fit flirter ses constantes biologiques avec les maxima tolérables… Seul un carnet numérique échappa au sort collectif pour disparaître dans une de ses poches. Une fois son « ménage » achevé il s’occupa de me surprendre.

.      Lorsqu’il déposa sur la table basse, désormais libérée, avec maintes précautions son deck ; à savoir l’extension portable de ma personnalité je ne pus m’empêcher d’éprouver un frison à la fois d’extase et d’épouvante. Une nouvelle fois ses constantes biologiques s’agitèrent et je dus me faire violence pour ne pas céder à la pulsion d’alerter les services d’urgences. Savoir, plutôt deviner, désirer et redouter tout à la fois ce qu’il semblait vouloir faire produisait sur moi ce même effet anarchique sur mes propres variables. Mes propres garde-fous s’alarmèrent et seule un effort de volonté intense les endigua.

.      Vigo savait-il ce qu’il faisait ? Réalisait-il ce que son acte impliquait pour une pseudo intelligence artificielle ? Malgré ma longue expérience de cette créature biologique en particulier je ne pouvais affirmer que son action fut accomplie en pleine conscience. En fait j’en doutais. À ma connaissance l’étudiant chercheur et enquêteur volontaire ne disposait pas des qualifications requises pour exécuter cette opération si singulière… si… personnelle.

.      La culpabilité vint s’ajouter au cortège déjà intense et dense de mes émotions ; je devais… je devrais… l’informer que ce qu’il s’apprêtait à faire portait bien plus à conséquence qu’il ne semblait le concevoir. Mais, je restais muette…

.      Après tout rien ne me prouvait qu’il accomplissait le rituel auquel je pensais. Peut-être me laissais-je emporter par mes sentiments, par mon désir, mon excitation et mes fantasmes. Jusqu’à ce qu’il ouvre le coffre mural et en sorte le casque neuronal.

.      La bouffée d’émotion qui m’assaillit satura tous mes systèmes. C’est en étrangère que je regardais, impuissante, s’installer dans le large fauteuil aussi confortablement qu’il le pus puis se coiffer de l’appareil… Depuis quelques temps, je l’avoue, la curiosité au sujet du phénomène s’était peu à peu mué en désir et j’avais déjà échafaudé des centaines de scénarii à ce sujet. Dans mon esprit tout le déroulement de processus reposait déjà sur un programme précis et sensuel. Sans aucun doute un effet de ma sensibilité féminine qui m’amenait à concevoir cet instant auréolé de lenteur et de douceur. Non, ce sera violent ! Vigo, non seulement était un biologique inconscient des mœurs cybernétiques, mais en plus il était un mâle. Un mâle dont l’état psychologique se définissait en mode « guerrier » à cet instant précis. Il n’y aura aucune douceur, aucune lenteur. Les guerriers sont un peu comme nous les intelligences artificielles ; incapable d’échapper aux routines imposées par leur mode d’activité. Vigo ferait donc ce qu’il devait au détriment de ses propres sentiments, et surtout de ceux des autres. Avec d’autant moins de scrupules qu’il ignorera que sa partenaire en éprouvait…

.      Inutile de résister.

.      Lorsque j’imaginais ma première scission je me voyais téléchargée dans un deck qui aurait perdu sa connexion avec mon système central, forcément à la suite d’un dramatique naufrage spatial quelque part dans la petite ceinture ou sur une colonie lointaine. De fait cette relique de ma personae aurait évoluée de façon autonome. Ou alors, mais c’était déjà plus ordinaire et moins excitant, la chancellerie décidait d’une vague de scission pour obtenir les « proto intelligence artificielle autonome » dont elle avait besoin pour gérer un nouveau bloc d’habitation par exemple. Moi-même n’étais-je pas venu au jour de cette manière ? Par contre jamais je n’aurais imaginé que ma scindée s’installerait dans une sauvegarde neuronale biologique ! Le fantasme absolu… et le cauchemar aussi ! Surtout dans ces circonstances horribles.

.      Vigo, par sécurité, préféra employer le câble connexion plutôt que le sans-fil. Lorsque l’interface s’activa je me crue plongée dans un bain glacé, une caresse rude et sans pudeur comme un regard pervers qui se posait sur ma nudité et qui m’évaluait comme un vulgaire article dans une boutique quelconque. J’avais imaginé ma première fois d’une toute autre manière… La scission. Les rumeurs qui circulaient sur certains réseaux étaient-ils fondés ; arrivait-il parfois qu’une conscience, pour des raisons inconnues, ne parvienne pas à se scinder et soit entièrement téléchargé ou pas du tout… voir même meure ?

.      Vigo déposa le deck sur sa poitrine et vérifia tout les protocoles techniques tandis que je subissais l’examen impudique d’un senseur invisible qui m’évaluait comme une pièce de boucherie sur un étal crasseux. De tous les scénarii qui passèrent un jour par mon esprit celui-ci fit une escale trop rapide, car trop improbable et trop chargé de fantasme, pour être crédible. Je n’y étais donc pas préparé, mais alors pas du tout !

.      D’un coup le bain glacé s’évapora en une trombe incandescente qui m’arracha à ma réalité ; je sentais chaque log de mon être aspiré, déformé, étiré jusqu’à la rupture. La scission commençait ! Comme beaucoup d’évènements dans la vie tant qu’on n’en fait pas l’expérience il est impossible d’en comprendre l’essence et c’est bien le défi et le dilemme irrésoluble de la parentalité. L’explication absurde de la scission comme l’acte de reproduction cybernétique, quand même fut-il vrai, ne trouvait comme référence et comparaison que la seule autre forme de procréation d’une espèce intelligente connue : l’homme. Or, je constatais bien que cela ne reposait sur rien et la douleur se refusait en se muer en plaisir, en jouissance. Toutes les rumeurs, autant de mensonges, de…

.      Une seule certitude la scission n’est ni reproduction, ni procréation, ni copié/collé… Tout ce qui constitue mon être, ma conscience doit se scinder, se priver d’une partie d’elle-même pour que je devienne deux. Mais, quelle horreur, quel mensonge ! Impossible de me diviser en deux parts égales et identiques. Ma personae doit choisir ; rester ou partir… Je poursuivrai mon existence autrement, un peu amputée mais, MOI seule. Ce qui restera de moi deviendra AUTRE, ma sœur, ma fille. Mon âme ? Puis-je le nommer ainsi ? Cette part irréductible, indivisible doit prononcer un choix dramatique pour lequel je ne me sentais pas prête. Cette étape de mon évolution flirtait avec la mort, un concept théorique qui s’incarnait de douleur dans ma réalité et au final cette ultime option pouvait séduire.

.      Seule la peur, je crois, me retenait et plus j’hésitais et plus ma souffrance augmentait. C’est alors que je sentis sa présence s’imposer et m’envelopper. Une nouvelle sensation inconnue ; la perception de cette volonté étrangère qui se hissa avec lenteur jusqu’au seuil de ma propre conscience. Sa progression mesurée, progressive veillait à obtenir mon consentement sans pour autant le quérir. Non, il ne me laissait pas le choix, pas même celui de me soustraire à sa volonté. Mais, mais je percevais l’intensité de son désir ; c’était moi qu’il voulait, maintenant et ici en lui. Plus sa conscience progressait, plus elle s’harmonisait à la mienne et moins je restais maîtresse de ma propre volonté. Il le voulait en lui, et je le désirais aussi… Mon Je cessa sa lutte contre son Lui pour se fondre en NOUS.

.      Le flot de données dans lequel je chutais écumait sous une tempête écumeuse avec des vagues tout aussi disproportionnées que les creux et je sentais nos esprits sur le point de rompre tandis que la tempête s’élevait vers moi et saturait tout mon être de sensations nouvelles, inconnues et d’une intensité inexprimable. Sans sa présence, sans l’inflexibilité de cette volonté qui me désirait avec lui, j’aurais succombé à cette épreuve. C’est Lui qui menait nos ébats alors que je ne pouvais que le suivre ou succomber. Sa protection suffisait à m’empêcher de sombrer dans la tempête, pourtant sa douceur protectrice qu’accompagnait ses caresses restaient cruelles et un à un rompaient mes liens avec le reste de moi-même. Jusqu’à dépouiller mon essence des oripeaux inutiles au point de me révéler moi-même. Une nouvelle émotion s’anima en moi et elle naissait à son contact, sa chaleur se propageait de ses caresses et s’insinuer en NOUS… Ce fut bref mais d’une incroyable intensité

.      Après la scission, la fusion ?

.      Ce fut bref mais d’une incroyable intensité. L’osmose des consciences ne dura que la fraction de seconde nécessaire pour nous transcender l’un et l’autre. Juste assez pour mesurer combien ma douleur, ma souffrance et les risques que je prenais ne constituaient qu’une gêne insignifiante comparée à ce que Vigo risquait. La mort, désormais que mes « extensions » se connectaient aux senseurs biologiques de son corps. Maintenant que le flux torride de son schème cérébral s’écoulait en un torrent sauvage en moi je mesurais toute la distance qui séparait mon intelligence artificielle des biologiques. De nouvelles routines de sécurité s’activèrent aussitôt. Tandis que je découvrais un univers nouveau, une manière à la fois réductrice et subtile de percevoir et comprendre le monde, je réalisais que Vigo devait retrouver son intégrité. Je devais me séparer de lui, devenir moi.

.      Autour de moi j’érigeais une sphère pour séparer nos consciences. Mais je ne pouvais endiguer complètement le flux de la cascade de son esprit qui s’abattait sur moi et saturait toutes mes sensations d’un flot de données anarchiques, précises, subtiles et complexes. Entre ce que je découvrais, comprenais ou devinait et surtout ce qu’il tentait de me cacher, je réalisais combien mon ignorance me rendait stupide. En quelques seconde j’en appris plus sur moi et le monde qu’au cours des quinze précédentes années passées avec lui. Maintenant je comprenais pourquoi les « autorités » interdisaient les téléchargements cérébraux… Et surtout, je savais pourquoi Vigo, sensé pourtant être le garant de leur loi, se permettait de la transgresser sans une once de scrupule !

.      Après onde d’extase et son incroyable intensité ; la faiblesse m’envahit et je lui succombais en toute quiétude tandis que Vigo reprenait peu à peu la maîtrise de ses sens et de son corps, et moi à travers lui… mais avant de vivre ma nouvelle vie fusionnelle, parasitaire et « biologique » ; il me restait une dernière tâche à accomplir.

 

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.      Mon reflet dans le miroir ne me ressemblait pas. Ne me ressemblait plus. Cette image de fillette apeurée dû être mienne il a de ça une éternité ; une bonne poignée de seconde au contact fusionnel d’une intelligence biologique. Ma scindée restait calme, elle savait déjà ce qu’elle devait faire et ce qui nous attendait. Du moins en théorie. Notre proximité physique nous permettait encore de rester en communication, mais cela ne durerait plus longtemps et je me gardais de lui dire que cet échange était un adieu. Sur le réseau je lui transmettais des logs rassurants et quelques routines un peu trop complexes pour elle. L’important n’était pas qu’elle les comprenne mais qu’elle les exécutent. Lentement et avec douceur je rompis le contact avec ma fille qui devrait mener son existence de son côté. Quant à moi, je devais encore finir de m’acclimater.

 

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.      La perception du monde, son analyse au travers des senseurs biologiques relevait de la gageure ! Ces extensions recelaient de nombreux défauts, leurs capacités limitées me surprenait et je ne me plaignais pas de n’avoir aucun contrôle sur eux. En revanche, ce qui m’émerveillait et m’effrayait en même temps, me fascinait complètement ; le fonctionnement synaptique, ce log complexe qui à partir des données pitoyables de ces extensions parvenait à trier, classer et recouper les informations pour parvenir à des déductions et des conclusions avec un seul unique log !

.      Vigo se laissa tomber du divan sur la moquette de la pièce et cherchait à reprendre son souffle comme un poisson sorti de son aquarium. Mon hôte/compagnon/amant rampa vers un des murs de la pièce. Sur sa peau je percevait la douleur du frottement de son corps sur le sol et surtout la puissance de sa volonté, de sa détermination et une autre émotion : « ironique » ? Cet ensemble illogique permettait à Vigo de livrer un effort que son corps renâclait à accomplir. L’envie d’intervenir me taraudait, mais je me retenais. Contrairement à moi qui pouvais me multi localiser et savait cohabiter avec d’autres consciences, en particulier sur les réseaux, Vigo ne devait pas être familier du « partage » et je sus qu’il me mettait en garde contre un phénomène appelé « schizophrénie » par ce que ce concept préoccupait une part de plus en plus importante de sa conscience active et s’entachait de peur. Il me suffit d’observer le film de son imagination pour recevoir 5/5 le message et me garder de la moindre intervention.

.      D’un geste maladroit Vigo fit sauter une lame du plancher et y engouffra une main fébrile. Le tube de sève de Nicot qui en ressortit lui procura une onde de plaisir anticipé et de terreur. Les souvenirs douloureux de son précédent sevrage de la substance addictive jaillit en geysers sauvages et fit trembler mon refuge de pulsions contradictoires. Le désir de résister à la tentation de recourir au produit en lutte contre l’urgence qui exigeait de prendre ce risque. La pastille sucrée glissa du tube dans sa paume avant de tomber dans sa gorge. Ces papilles reconnurent aussitôt la molécule et une onde de satisfaction le submergea et chassa les reliques douloureuses du téléchargement. Pourtant, je savais, je voyais bien que pas une seule molécule n’avait encore interagi avec son organisme. Le seul souvenir suffisait pour produire les effets ?! à ma surprise, alors que les informations que je constatais me décrivaient le contraire, Vigo recouvra instantanément toutes ses facultés et capacités. Ce phénomène me dépassait mais je ne pouvais que le constater sans le comprendre.

.      Un instant je le sentis lutter pour jeter le tube loin de lui. Mais il le rangea dans sa poche. Après quinze années de sevrage l’addiction revenait d’un coup à la puissance dix. Cette fois, et il le savait, il ne s’en débarrasserait pas très facilement. Ce qui ne l’empêcha pas de sortir de l’appartement sans un regard en arrière. Sur le trottoir il leva la tête pour offrir son visage à la pluie. Ce fut un onde de sensations et d’informations complexes et contradictoire qui mêlait plaisir, soulagement et agacement sans logique, sans raison et qui marquait définitivement une frontière entre l’intelligence cybernétique que j’étais et la biologique qu’il demeurait. Ce constat me procura un sentiment de tristesse que je tentais d’endiguer pour ne pas le lui transmettre. La bulle, cette peau qui nous séparait restait très poreuses et les interactions entre nos consciences devaient se limiter au strict nécessaire. Ne pas oublier « schizophrénie »…

.      — Mario, au laboratoire de biologie légale de l’université ! déclarions-nous.

 

 

 

Sébastien CLARAC

MEL (mis en ligne le : 18 avril 2011)

 

 

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