Vigo 2011 Épisode 05

Publié le par clarac

 

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Épisode n°5

 

 

.      Malgré le filtre des vitres de Mario j’éprouvais une gêne lorsqu’un faisceau d’hologramme pointait vers moi. Pourtant je m’obstinais à contempler le « paysage », je savais que c’était nécessaire. Ainsi donc jusqu’à notre arrivée à l’université j’endurais les petites souffrances que m’imposaient mes sens exacerbés. Je pris donc congés de mon véhicule qui se permit une remarque désobligeante que je me forçais à ne pas relever. Cela n’avait plus aucune importance ; Mario paierait cher et dans très peu de temps son choix désastreux pour l’humour pourri ! Une mallette dans chaque main je traversais le parc désert et mal éclairé avec les sens aux aguets. Je restais ainsi sur le qui vive jusqu’à mon entrée dans le laboratoire où Vixente me reçut avec soulagement. Lui aussi, conscient des implications de nos maigres infirmations redoutait le pire. Ce qui me rassura sur son compte.

.      Le gamin s’empara d’une mallette et l’ouvrit avec précipitation et précision. C’est à peine s’il prit la peine d’examiner le phaser pour s’empresser de l’activer. Sa poigne solide se referma sur la crosse et tandis que la sécurité intégrée de l’arme enregistrait son empreinte palmaire il saisit son néoplast rouge dans son autre main et la posa sur le pistolet qui réagit aussitôt et se verrouilla. Désormais nul autre que lui ne pourrait se servir de cet engin dangereux. Sans le quitter des yeux je procédais de même avec ma propre arme. Vixente ensuite fit glisser le holster à mi-cuisse pour que sa main pende naturellement sur la crosse pour s’en saisir sans effort. Ce qui me confirmait l’éducation martiale reçue par le gamin en bon héritier d’une lignée guerrière, comme le laissait supposer son dossier. C’est donc en toute quiétude que j’envisageais la suite. Enfin, presque. Ce genre de citoyen est formaté pour obéir aux ordres, pas pour les remettre en cause. Pour ma part je me contentais de glisser mon holster sous mon manteau et de sortir aussitôt sur la terrasse pour profiter de l’air glacial qui calmait ma nausée et mon vertige permanent. Ce fut un vrai tour de force de m’équiper sous le regard attentif du gamin qui m’épiait avec la même vigilance que je lui témoignais. Des partenaires qui ne se connaissaient pas ne possédaient pas d’autres moyens d’évaluer le bonhomme dont dépendait désormais leur vie. Malgré mes efforts je doutais d’avoir contenu de manière convaincante ce fichu tremblement hérité du téléchargement de Cloé. Tant que ma coordination ne me serait pas entièrement rendue je saurais que la synchronisation se poursuivait. Me restait à espérer que Vixente, par inexpérience, par excès de stress, ou autre, peu importait en fait, n’ait rien remarqué. Même si je tentais de distraire son attention en lui racontant ma rencontre avec Antxoka par le menu et avec assez de mimiques théâtrale pour… Ce garçon appartenait à une lignée de « ric », l’un des rares clans dont les traditions sévères, les tabous stricts et les mœurs codifiés flirtaient avec la rigidité d’une caste. Nul doute que Vixente ait appris à ce servir d’une arme avant de savoir marcher ; chaque fibre de son être n’existait que pour le combat et le duper avec une aussi pitoyable diversion n’avait aucun sens… Le garçon me rejoint sur la terrasse et sa démarche souple et mesurée avait tout du prédateur en maraude.

.        — Combien de temps pensez-vous qu’ils vont nous laisser ?

.      L’intervention de Vixente me laissa perplexe. Ma capacité d’analyse souffrait, elle aussi, de la désynchronisation. Alors que je tentais de me concentrer ma vision se brouilla et le paysage du campus s’illumina subitement en un arc-en-ciel irréel et fantasmagorique qui tentait de concurrencer les délires des hologrammes festifs normalement invisibles de ce côté-ci du bâtiment. Cela s’estompa aussitôt et seule une sensation de vertige persista jusqu’à m’obliger à m’agripper à la rambarde pour trouver un semblant d’équilibre. Ce geste de faiblesse m’irrita aussitôt. D’une part parce que je n’avais pas besoin d’un témoin et de l’autre parce que je détestais cette sensation de vulnérabilité.

.        — La Chancellerie m’a laissé jusqu’à l’aube. Me forcé-je à lui répondre.

.        — Enquêteur, je ne prétendrais pas avoir tout compris aux délires du prof qui s’excitait sur ses expériences en votre absence. Mais je vais me permettre d’exprimer ma perplexité, je ne vois pas quel autre mot employer pour m’étonner que cette affaire qui concerne une manipulation transgénique humaine illégale tombe justement sur vous. Moi, je veux bien croire à la coïncidence. Mais, avec l’implication de la Chancellerie et la présence surprenante d’Antxoka à la Baignoire ; alors que notre vedette devrait se pavaner au bal du Capitole. Enfin, ce que je veux dire c’est que ça commence à faire beaucoup de coïncidences fortuites, de concours heureux de circonstances, pour que ça ne sente pas la manipulation.

.        — C’est bien parce que nous nous en rendons compte que cette manipulation est minable ! Une bonne mystification ne se laisse pas identifier.

.        — Voilà qui résume ma pensée monsieur, et justifie aussi que j’ose me permettre de vous suggérer de faire un coup d’éclat avant l’échéance de l’aube imposée par la Chancellerie. Je ne vois pas d’autres moyens pour vous permettre de conserver la main sur cette affaire. Et, comme je le disais, je pense sincèrement que vous êtes le mieux placé pour mener cette enquête. Si j’ai bien compris, vous devez être le seul enquêteur de la Sûreté en mesure de discerner les subtilités particulières de celle-ci, non ?

.        — Peut-être avez-vous mal compris. Mais peu importe vous avez au moins raison sur deux points ; je ne veux pas lâcher l’affaire et en effet il me faut un coup d’éclat comme vous dites. Aussi, à partir de maintenant je vous donne l’ordre de ne plus me poser de question. Voilà qui m’évitera de donner des réponses et vous permettra lorsqu’on vous interrogera de réponde : « je ne savais pas » ou « j’obéissais aux ordres ».

.        — Oui monsieur.

.        — Très bien, écoutez bien maintenant car je vous donne un ordre. Par tous les moyens vous devez protéger les données et informations collectées.

.        — Bien monsieur ; et maintenant ?

.        — Maintenant, quoi qu’il arrive regardez ailleurs tant que je suis par ici.

.      Vixente afficha un large sourire complice tandis qu’il poussait la baie vitrée pour m’ouvrir le passage dans le laboratoire. Ce gamin que la destinée, le sang, le rang destinait à remplir sa vie durant des missions de « guerrier » méritait par son intelligence, sa lucidité un bien meilleur statut. Après cette affaire je lui devrais de m’entretenir avec son parrain ou son « Ric » pour plaider en sa faveur une évolution de son état que sa naissance fige. L’exercice est difficile, jamais gagné d’avance, et pour cause or il peut aboutir pour peu d’y mettre les formes. Mais pour l’instant j’ai d’autres priorités ; ma désapprobation personnelle des mœurs de castes des plus vieux clans Vascons ne justifiait pas que je traite ce garçon pour ce qu’il n’était pas. D’ailleurs, lui-même prenait soin de ne pas me juger, ni de me condamner d’avance, sur ma propre origine qui provoquait en général une marginalisation par réflexe culturel. Sa capacité à résister à ce préjugé, à éviter un comportement de conformation devait lui coûter et j’en appréciais toute la valeur. Ce garçon possédait des qualités qui méritaient que je produise à mon tour des efforts. La pression, l’enjeu croissant me donna une bouffé de chaleur et l’envie impérieuse d’avaler une « perle » ; j’imaginais déjà la sève de Nicot fondre sous ma langue et…

.        — Monsieur, ça ne va pas ? s’inquiéta Vixente.

.      La désynchronisation associée au manque de sève déjà tenace compliquait la situation et j’en avais une conscience aiguë teintée de culpabilité. De toutes mes forces je m’obligeais à ne pas penser au calvaire qu’il me faudrait endurer à nouveau pour m’en sevrer en sachant que cette fois ce sera pire et que je n’y parviendrais jamais seul. Bien que je sois l’un des rares, sinon le seul, ethnologue à souscrire aux théories de Saint-luccion qui résolvait l’équation de la définition de l’individu avec l’opposition Nature/Culture ; Innée/Acquis ; en résumé : Génétique/Environnement par l’intervention d’une troisième variable tout aussi difficile à appréhender ; la Volonté. Quel que soit l’héritage génétique d’un individu, comme le legs de sa culture au final c’est l’homme seul qui choisit de surpasser, d’accepter ou de refuser l’un ou l’autre. L’individu seul, et seulement lui pour peu qu’il assume le prix de son identité et endure le poids de sa liberté, de la marginalisation qui souvent en découle et d’une colossale responsabilité…

.        — Enquêteur ?

.        — C’est bon, juste un vertige ; j’ai sauté un repas de trop on dirait.

.      — Rentrons, vous n’êtes pas bien et ce froid ne doit rien arranger.

.      — C’est certain, les péloïs sont bien partis pour hiberner longtemps cette année.

.      Mon trait d’humour médiocre lui arracha un sourire forcé. Ensemble nous retournions dans le laboratoire. Le doc s’affairait sur son pupitre et parlait tout seul. Son costume de fête pendait à l’angle d’une machine et l‘odeur du caja chaud parfumait l’atmosphère. Dans le fond du laboratoire un vaste hologramme projetait la scène de crime dans un spectre indéfini et peinait à rester stable.

.      — Alors ? demandais-je sans grands espoirs.

.      — Vous n’imaginez toute de même pas qu’une analyse aussi complexe, et surtout inédite, se résolve en quelques minutes ! protesta le biolégiste avec une pointe d’amertume et d’impatience.

.      — J’imagine, pour quand pensez-vous obtenir un résultat ?

.      — Pour quand ? Au mieux dans cinq secondes, au pire : jamais ! Sérieusement, n’espérez rien de concret avant demain midi. L’analyse génétique de l’échantillon déjà prendra des heures, pour le moins, sachant que je ne dispose pas, a priori, de référentiel adapté ; je suis généreux en vous disant cela. Quant à la reconnaissance de la « forme » de la victime, la proto IA doit intégrer une quantité de variables effrayantes. La nature du sol, sa structure, son adhérence, sa température. Idem en pire pour l’air et pour couronner le tout, je ne peux pas lui fournir les caractéristiques physiques du sang du transhumain puisque celles-ci sont en cours d’évaluation. Sans le seul de viscosité, son taux et sa vitesse de coagulation, sans…

.      — C’est bon, j’ai compris ; il faut attendre c’est ça ?

.      — Un caja pour passer le temps ?

.      Aussi sympathique que veuille paraître le biolégiste je percevais son regard avide chaque fois que ses yeux se posaient sur moi. La tiédeur amère du liquide roux me réconforta à peine et l’envie de sucer une perle de nicot augmentait. Cette attente ne m’apporterait rien de bon. Mon esprit entier cherchait le moyen de réussir ce fameux coup d’éclat, que me suggérait Vixente, et avant l’aube. Une échéance qui s’annonçait comme un défi fatal et la science ne se rangeait pas de mon côté dans cette affaire. L’idée même que des transhumains existent, ici sur Euskadia, dépassait l’entendement. S’il y avait dans toute la Sûreté un homme qui pouvait jurer que notre planète ne possédait ni le savoir, ni le savoir-faire et encore moins la technique pour s’y confronter, c’était bien moi. Soit une chance insolente me souriait parce que j’héritais de cette affaire, soit la chance n’y était pour rien et dans ce cas je sous-estimais la gravité de la situation. Le problème, comme pour simplifier l’équation, c’est que le biolégiste suspectait désormais la singularité de mon identité.

.      — Nous gagnerions peut-être du temps si la proto-IA recevait un échantillon du sang d’un clone. Soupira le biolégiste, le regard rivé au plafond.

.      — Vous en gagneriez plus si une seconde proto venait assister la résidente. Commenta Vixente.

.      — Ne rêvez pas jeune-homme, la Chancellerie est de plus en plus réfractaire à la production des protos ; à croire que pour eux ces entités semi conscient sont aussi méprisables que les minorités issues des précédentes arches coloniales.

.      À son ton amer on devinait sa désapprobation. N’avait-il pas lui-même avoué posséder le marqueur « c » dans son sang ? À ce moment je me demandais de quelle débarquement provenaient ses ancêtres ?

.      — Monsieur, déclara Vixente, tous les Vascons ne considèrent pas les descendants des vagues coloniales comme des sous-hommes.

.      Ainsi le jeune Vixente exprimait sa propre opinion et pour la formuler de vive voix elle ne pouvait vibrer que de sincérité car dans son clan d’origine il n’est pas bienvenu de s’exprimer en vain. Le doc apprécia donc et en reconnu la valeur avec des mots plus posé, plus diplomatique.

.      Bien que voir le jeune Vixente entrer dans le jeu de la conversation, sinon du débat, avec le doc m’en disait beaucoup sur l’originalité du jeune homme qui n’hésitait pas à commenter et même critiquer certaines mesures politiques de la Chancellerie. Si son Ric apprenait qu’il tenait ce genre de discours, la sanction qui surviendrait serait terrible. Comme pour ma part, d’autres préoccupations m’accaparaient, je tentais de m’isoler.

.      L’attente associé au spectacle stérile du débat entre mes deux compère m’irrita très vite. Ce pouvaient-ils qu’aucun d’eux ne perçoive l’urgence dramatique de la situation ? Ne pouvaient-ils pas consacrer leur énergie à…

 

.      — Vous voulez toujours un échantillon de mon sang ?

.      — Oui ! proclama aussitôt le doc qui oublia de terminer sa critique sur la loi nouvelle qui accentuait davantage les difficultés d’accès à la propriété des membres des clans d’origine coloniale.

.      — Installez-vous sur ce fauteuil, je m’occupe de vous de suite. La proto pourra très vite vérifier le degré de dégradation de votre souche « C » avec celle du transhumain. En fait je l’aurais bien fait avec mon propre sang mais ma souche est trop vieille, trop dénaturée. Pour commencer elle nous dira si seulement elles sont compatibles !

.      — Peu importe mais faite vite et…

.      — Soyez sans crainte, ça ne sortira pas de ce labo. Merci, j’avais vraiment besoin d’un élément de comparaison.

.      — Je m’en doute, cela fait deux siècles qu’aucun clone n’a été produit sur cette planète !

.      Le boilégiste eut une moue ironique avant de me répondre.

.      — Exact monsieur l’enquêteur, toutes les souches des banques génétiques ont été détruites sur ordre des Capitouls il y a…

.      — Vingt-cinq ans, précisais-je, mais peu importe, faite vite je déteste ces engins !

.      Le doc officia avec célérité et précision, mais ne put garder le silence…

 

***

 

.      C’est que presque il avouerait qui il est ! Ou plutôt ce qu’il est… À son regard je devinais bien que mon intérêt demeurait dans le silence le plus absolu de mes soupçons. Même si l’agent en uniforme qui l’accompagnait ne relava aucune de ses allusions, le gamin démontrait assez d’intelligence pour avoir tout compris lui aussi.

.      Sa collaboration pouvait nous faire gagner beaucoup de temps et je lui en voulais d’avoir autant trader à nous l’accorder. Bien que d’un autre côté je comprenais très bien qu’il rechigne à prendre le risque. Pour ne pas exprimer à voix haute ces réflexions dangereuses je décidais de disserter, seul, sur mes espérances quant aux futurs résultats.

.      Pour peu que la souche du transhumain soit compatible avec celle de l’enquêteur, je pourrais évaluer leur « degré de parenté », s’il existait. Surtout je posséderais une base de référence pour tenter d’extrapoler à la longueur des brins d’ADN l’âge du transhumain avec une marge d’erreur colossale, mais qu’avais-je d’autres ? Peut-être qu’aussi je parviendrais à décoder…

.      Durant toute l’opération mon esprit entier anticipait les prochaines expériences. D’une certaine manière je me surprenais à retrouver l’enthousiasme de ma jeunesse à l’idée d’explorer un champ inconnu de la biologie. Inconnu, non mais en jachère, abandonné par le dictat d’une classe politique effrayé par l’idée de perdre ses privilèges. Mieux valait conserver l’inertie et la stabilité notre Culture et s’interdire tout un horizon de possible, n’est-ce pas ?

.      — Doc, fait gaffe !

.      — Pardon.

.      Aussitôt je repositionnais l’appareil. Si le faisceau trouvait sans mal une veine dont il anesthésiait le pourtour pour faciliter le prélèvement, sa précision et son efficacité dépendaient beaucoup de l’immobilité du patient. Donc le bousculer par inadvertance restait à éviter ; je devais donc me concentrer sur ce que je faisais. Or la mal était fait et je n’en mesurais pas encore la portée.

.      Le faisceau dévié réussi à conserver le contact avec la veine mais quelques goûtes de sang lui échappèrent. À cet instant même un vacarme terrible s’éleva de l’autre bout du laboratoire et déjà le jeune agent pointait son arme vers l’origine du bruit. L’enquêteur profita de cette distraction pour s’évader du fauteuil. Je doutais de parvenir à trouver le moyen de le convaincre de s’y installer de nouveau. J’espérais juste avoir réussi à prélever assez d’échantillon pour mes analyses.

.      Le vacarme se calma un peu et un son flûté envahit le laboratoire. Poussé par la curiosité je m’approchais aussi.

.      Ce que je vis m’offrit la réponse à quelques unes de mes questions. Le fouineur/traqueur enfermé dans sa cage, celui qui avait repéré la scène du crime et déclanché l’alerte automatique par son système de contrôle cybernétique, rampait vers l’enquêteur, les antennes tendues et fébriles d’excitation. Ces huit pattes griffues crissaient sur le sol glissant pour se rapprocher de lui. Rien ne pourrait endiguer la marche obstinée de cette intelligence primaire, rien, sinon un bon coup de phaser. Ce que le jeune agent s’apprêtait à mener à bien.

.      — Attend ! ordonna Vigo.

.      L’enquêteur s’agenouilla près de la cage toujours close, mais elle ne le resterait plus longtemps tant la bestiole s’excitait. Une antenne frôla son bras et le traqueur s’immobilisa. Avec une lenteur mesurée, Vigo laissa les capteurs sensitifs le palper, le mesurer… le goûter…

.      — Arrêtez ça ! intervins-je, vous allez l’imprégner !

.      — Je sais. Me répondit avec calme l’enquêteur.

.      Pour ma plus grande frayeur, car même si ces créatures traînaient dans nos rues à notre plus totale indifférence, le contrôle cybernétique qui assurait leur asservissement ne leur retirait rien de leur qualité de prédateur impitoyable. Aussi petits soient-ils.

.      L’enquêteur ouvrit la cage. Avec maintes précautions il empoigna la bestiole et la posa au creux de sa main. Le traqueur si ratatina en réflexe de défense, l’étape suivante serait une attaque directe et brutale et je ne voulais pas voir ça ! J’imaginais déjà ses mandibules se planter et déchirer sa chair comme du papier, ses pattes affûtées s’enfoncer dans sa poitrine et…

.      L’enquêteur avança une main qu’il posa sur la tête minuscule de la créature. Des perles de sang goûtèrent de sa main que les antennes du traqueur/fouineur, saleté de bestiole, suivi avec une synchronisation effrayante. Une antenne se planta dans une goutte, puis il approcha sa mandibule et sa trompe jaillit pour la déguster. Le frisson d’extase de la bestiole s’exprima clairement par ses poils hérissés, dressé, tendu comme autant de dards. Fasciné par cette scène inimaginable je ne mesurais pas les conséquences de ce qui se déroulait sous mes yeux.

.      Vigo reprit la créature dans ses mains et cola son front contre la tête de la bestiole puis après un long moment il la reposa. Le fouineur/traqueur fouetta l’air de ses antennes et subitement bondit vers la baie vitrée et disparu dans la nuit.

.      Imprégné, je ne pensais qu’à ça. Parce qu’il avait laissé la bestiole se nourrir de son sang elle reviendrait toujours et n’importe où vers lui et aucun obstacle ne lui résistera. Ce que son intelligence primale de saurait résoudre, ses mandibules capables de tailler l’acier, ces pattes conçu pour s’ancrer sur n’importe quelle surface, solide ou non, résoudraient à sa place le problème. Ces bestioles grégaires se montraient d’une agressivité extrême lorsqu’il s’agissait de défendre un « garde-manger », ce que désormais l’enquêteur représentait à ses yeux à facettes…

.      Le jeune agent resta aussi stupéfait que moi ? ni lui, ni moi ne réagirent quand l’enquêteur disparut à son tour comme une trombe !

 

.      L’onde d’excitation fut si violente et subite qu’elle faillit me faire perdre le contrôle de la sphère d’isolement qui séparait nos consciences. Les constantes biologiques de mon hôte jouaient aux sursauts gammas d’un quasar. Au-delà de toute possibilité de mesure !

.      Vigo tenta de poursuivre le fouineur, mais le petit animal capable de se blottir au creux d’une main exploitait sa taille réduite et son extraordinaire vélocité pour le distancer et emprunter des passages inaccessibles pour un homme. Après l’excitation je redoutais de subir l’assaut de la déprime.

.      Bien au contraire, mon hôte/conjoint/amant/partenaire, s’abandonna à une déferlante de satisfaction et de plaisir. L’onde de ses pensées que je captais restait encore confuse et brouillée, si ses émotions, brutes et sincères, ne m’épargnaient pas, je peinais à décoder le fil de sa pensée.

.      Son hilarité me laissait donc perplexe. Le danger que représentait la créature ne lui échappait pas, pourtant un autre paramètre à ses yeux prévalait et justifiait ce risque.

.      Nous retournons au véhicule. Mario nous reçu avec un sarcasme que Vigo ne daigna pas relever bien que l’onde d’irritation que je dus contenir fut sans ambiguïté.

.      Vigo demanda à Mario de se connecter au serveur qui gérait la localisation des fouineurs. Mon cousin lâcha un médiocre trait d’humour et échoua à se connecter par manque de puissance, déclara-t-il mais en fait par ignorance et inexpérience. Du moins le pensais-je alors. Vigo ne soupçonna rien, et moi non plus, quand Mario lui suggéra de synchroniser son deck avec lui pour amplifier sa puissance et sa capacité de calcul. La requête entrait dans la logique des choses et se justifiait d’elle-même. Vigo sortit son deck d’une poche et l’inséra dans l’interface du tableau de bord…

.      Aussitôt je perçus les tentacules répugnants d’un programme-espion s’étendre vers moi. Le deck restait le réceptacle d’une parcelle de ma personnalité. Je venais de me séparer d’une partie déjà importance de moi, en aucun cas je ne pouvais pas tolérer la perte d’une nouvelle once de mon essence. Aussi maladroite que soit la fiabilité de mon interface neurale avec Vigo, je disposais pour contre-attaquer de toute la puissance, la subtilité et l’expérience d’un cerveau humain. Ma connexion avec ma parcelle physique contenue dans le deck subissait les parasites de ma synchronisation inachevée avec Vigo. Ce que je perdais en précision, la vitesse et l’énergie du corps cérébral de mon hôte/amant/partenaire le compensait mile fois.

.      Le flux foudroya le programme invasif en une fraction de seconde. Quand Mario réalisa que son bot ne lui répondait plus c’était déjà trop tard pour lui. Mes propres logs contrôlaient ses extensions sensorielles et son dispositif de com fut conquis avant qu’il pense à le protéger. Mario hurla sa colère et tenta de me repousser, en vain. Désormais je contrôlais son alimentation et son espace mémoire. Par pitié, parce que je ne désirais pas tuer un des miens, je lui laissais juste assez d’énergie et d’espace pour sauvegarder ses routines identitaires.

.      — Mario, Alors cette connexion ?

.      — Un peu de patience je te prie, et fait moi plaisir, appelle-moi Marion.

 

 

   

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MAJ 02/02/2012 (sommaire)

 

 

Sébastien CLARAC (2012002)

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