Vigo 2011 Épisode 07

Publié le par clarac

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Épisode 07 « par le fer et le feu »

 

 

 

.      Non ! Hurla Cloé bien malgré-elle. Aussitôt, et bien qu’aucun son ne fut transmis par l’émetteur, elle sentit Vigo se tendre. Son émotion fut si intense qu’elle transpira avec intensité derrière le voile qui séparait leur personnalité réciproque.

.      — Cloé, qu’est-ce qu’il y a ?

.      — Ton identité est dévoilée ! Vigo, ils savent que tu es un clone !

.      Vigo resta silencieux et Cloé sentit sa tension augmenter ainsi que son rythme cardiaque.

.      — Tôt ou tard ils l’auraient découvert, concéda-t-il avec résignation. Comment ont-ils deviné ?

.      — Une mise à jour automatique de ton livret de santé numérique. Mon cousin du labo de l’université n’a pas évalué l’importance ni le danger des résultats de ton analyse sanguine. Nos ennemis ont reçu l’information en direct…

.      — C’est donc trop tard, tu ne peux rien faire.

.      — Pas cette fois, désolé.

.      — Reste vigilante, ne changeons rien au plan.

.      Cléo garda le silence car la culpabilité la rongeait, elle avait complètement oublié ce détail et maintenant Vigo se retrouvait exposé à un danger plus terrible.

 

 

.      Vixente n’écoutait que d’une oreille les élucubrations à hautes voix du biolégiste. Vu l’excitation du doc il devenait facile de comprendre qu’il progressait à grands pas et que ses découvertes le fascinaient, l’absorbaient et le mettaient en état de grâce. Son deck vibra et l’hologramme plat d’alerte s’afficha. L’émetteur ; le deck de Vigo… Vixente ouvrit le fichier avec précipitation et prit connaissance du message : « Fuite d’informations en provenance du labo ! ». Aussitôt il courut vers la console de la proto I-A (PIA), y inséra son deck et fit usage de son passe de néoplast rouge pour en prendre le contrôle.

.      — Que faîtes-vous ? J’ai besoin de Luigi ! protesta le doc.

.      — Navré, il y a une faille de sécurité, des informations ont fuité.

.      — Quelles infos ? s’enquit le biolégiste.

.      Vixente examina les dossiers puis fit une grimace éloquente.

.      — Le groupe sanguin de Vigo.

.      Le doc resta bouche bée alors que son esprit réalisait la somme des erreurs conjuguées dont il était l’auteur et qui prenaient à cette heure cet aspect dramatique. Aussitôt il chassa cette émotion pour évaluer les conséquences à venir puis ce qu’il estima le terrifia. Alors il se précipita sur la console de commande :

       — Luigi, protocole de sécurité optimal ! Coupe les connexions avec l’IA de l’université, isole toi complètement du réseau.

.      — Oui monsieur, quelle est la nature exacte de l’alerte ? dois-je aussi activer les systèmes de confinement ou d’anti-intrusion ?

.      — Tout ! Tous les systèmes de protections, sans exception !

.      Une alarme retentie dans le bâtiment, les lumières virèrent au rouge et depuis le labo on entendit distinctement les portes coupe-feu et de quarantaine, en raison du risque biologique que représentaient les activités du labo, se refermer avec violence. La climatisation changea de ronron pour basculer en circuit fermé et en mode de décontamination.

.      Vixente regarda les rideaux blindés dégringoler de leur logement et se verrouiller. En quelques secondes le bâtiment de vulgaire laboratoire universitaire se transmuta en forteresse inexpugnable… en prison inviolable…

.      — Que pensez-vous qu’il va arriver ? s’inquiéta le doc.

.      Vixente, le sens aux aguets, guettait le moindre son suspect.

.      — Au mieux rien… commenta-t-il enfin.

.      — Et au pire ?

.      — Les comploteurs qui produisent en secret des transhumains n’ont certainement pas l’intention de laisser des témoins derrière eux.

.      — Jamais ils ne parviendront jusqu’ici, non ?

.      — Nous le découvrirons bien vite.

.      Vixente se garda de préciser sa pensée car si d’aventure la Chancellerie baignait dans le complot, les sécurités du laboratoire ne résisteraient jamais à l’injonction gouvernementale, rien de plus simple qu’un simple ordre et leurs défenses s’envoleraient ! Le jeune agent s’imaginait très bien la scène à venir dans ce cas… Et aussi…

.      — Doc, transférez toutes les données dans mon deck perso !

.      — Pardon ? Que voulez-vous en faire, elles sont en sécurités avec Luigi.

.      — La preuve que non ; s’il vous plait, faites ce que je vous demande !

.      À contrecœur le biologiste s’exécuta bien qu’il doutât que le deck de l’agent de la Sûreté disposât d’un espace mémoire suffisant. Vixente le bouscula sur le pupitre tandis que les données se téléchargeaient. Le jeune homme arracha un panneau et examina certains câbles.

.      — Que pensez-vous faire avec…

.      D’un geste vif Vixente retira une fiche de connexion au réseau et y inséra l’extension de son deck. Alors il croisa le regard hébété du doc.

.      — Ne me regardez pas comme ça ! Vigo m’a donné l’ordre de protéger ces données et c’est bien ce que je compte faire !

.      Le doc ravala sa protestation et se concentra sur les écrans holographiques pour prendre connaissance de l’évolution des analyses encore en cours. Vixente s’escrimait avec la prise de connexion et son deck.

.      L’alarme se tue. Les lumières s’éteignirent. Plongés dans l’obscurité les deux hommes comprirent qu’ils ne verraient pas l’aube se lever. Le doc ordonna à Luigi l’effacement des données encore en stock et la destruction des échantillons. La PIA s’exécuta non sans protester, mais personne ne l’écouta. Pour l’heure la plainte justifiée de Luigi terrifié à l’idée de perdre ses précieuses informations qui nourrissaient sa personnalité bridée n’intéressait plus les deux biologiques qui tentaient de sauver leur vie.

.      La ventilation cessa à son tour et la fumée ocre qui s’échappa des bouches d’aération n’encourageait pas à l’optimisme. Le doc remonta le col de son sweet sur sa bouche pour se prémunir des effets du gaz inconnu. Vixente pointa son arme vers la porte du labo ; il connaissait cette procédure sur le bout des doigts, d’ici un instant un commando surarmé jaillirait et les neutraliserait. Par instinct il jeta un coup d’œil à la jauge de téléchargement de son deck et craint de manquer de temps. Avec conviction il décida d’opposer une résistance ferme pour gagner les quelques secondes nécessaires au succès de sa mission. Dans son esprit il ne subsistait plus aucun doute ni le temps d’en rendre compte à Vigo ; seule la Chancellerie possédait un niveau de priorité numérique capable de lever les sécurités du labo avec cette facilité. Dans un instant il ouvrira le feu sur des collègues ! Et eux sur lui. Cette guerre civile, terrible que tout le monde redoutait avec l’arrivée annoncée de la prochaine Arche coloniale connaîtrait-elle cette nuit sa première escarmouche ? Bien que convaincu de la détermination de ses adversaires, Vixente écarta de son esprit qu’ils aient d’autres intentions que de les neutraliser et de s’approprier les données et les échantillons. Aussi régla-t-il son arme sur un niveau d’énergie « incapacitant » ; de toute manière, le phaser qui dotait les agents de la Sûreté ne saurait rivaliser avec la version militaire de l’Armée. Un doute traversa son esprit ; et si ce n’étaient pas des agents de la baignoire mais des soldats qui passaient cette porte ?

.      Par réflexe il leva son arme et tira. Un homme en exosquelette de combat reçut la décharge, vacilla mais resta debout. Un second commando lâcha une rafale à haute énergie qui ne laissait planer aucun doute quant à son intention de tuer. Un troisième adversaire lança une sphère vers le cœur de la pièce. Vixente reconnu la grenade à impulsion électromagnétique… Le jeune homme comprit que non seulement ces hommes venaient pour tuer mais qu’ils désiraient détruire, et non pas s’emparer des informations. D’un simple mouvement du pouce il régla son arme à son maximum et tira de nouveau. Le commando touché bascula sur lui-même et s’écroula. Du coin de l’œil Vixente vit le doc protéger de son corps la console qui enfermait le disque dur de Luigi. Un héroïsme inutile car rien n’arrêterait l’impulsion électromagnétique et Luigi n’y survivrait pas. À nouveau Vixente tira.

.      Alors que l’impulsion électromagnétique se libérait et que l’air se chargea de l’odeur de l’ozone le doc fut touché dans le dos par un rayon, au niveau du cœur. Déjà mort, il resta debout à faire écran malgré lui à l’onde assassine. Vixente le regarda tomber vers le sol, parfaitement lucide qu’il ne lui survirait pas longtemps. Tous les appareils électroniques crépitèrent et libérèrent de la fumée. Vixente jeta un œil à son deck et constata que ce dernier comptait aussi parmi les pertes. Lorsqu’il se retourna pour affronter ses ennemis plusieurs impacts le fauchèrent…

 

.      « Vigo, j’ai perdu le contact avec le labo. »

.      Vigo se gratta le lobe de l’oreille comme pour chasser cette mauvaise nouvelle qui venait de s’inviter dans son écouteur. La lumière, qu’il venait d’allumer, illuminait des rangées de caisses superposées sans ordre ni logique. Vigo aurait cru l’obscurité plus angoissante, or les projecteurs inondaient le hangar d’une lumière crue, presque palpable qui troublait les perspectives et gommait les distances. Son arme à la main cherchait un ennemi invisible et lui laissait la sensation d’être sans défense. Les recoins innombrables, les ombres multiples et le silence dessinaient un décor qui sans être lugubre ne lui inspirait aucune sensation de sécurité. Si comme il le craignait maintenant, il s’agissait d’un piège, il venait de dévoiler sa présence et il ressentit l’impression désagréable d’être dépossédé de sa liberté de manœuvre.

.      Un coup d’œil à un deck l’informa que le fouineur restait immobile au centre du bâtiment. Piège ou pas il devait continuer pour en avoir le cœur net, pour affronter en face son ennemi quel qu’il soit.

.      « Vigo ! reprit la voix de Cloé dans son oreille. Ton accréditation d’enquêteur vient d’être suspendue ; ton passe ne fonctionne plus. »

.      L’ex-enquêteur cilla. Bien sûr il s’attendait à cette manœuvre. Le temps qu’il espérait encore à sa disposition s’envola d’un coup… Si c’était bel et bien un piège, privé de son passe, il ne pourrait pas sortir du hagard sans déclencher une bonne dizaine d’alarmes. Cette fois, dans son esprit, il sentit une trappe se refermer sur lui. Malgré tout il lui restait un ultime sursit, quelques minutes qu’il devait exploiter au maximum… au risque maximum !

.      Vigo se précipita entre les murs de caisses, bifurqua une fois, puis une seconde et courrait sans se retourner. Lorsqu’il déboucha dans un vaste espace central, trop « construit » pour ne pas être suspect, il sut qu’il aurait bientôt droit à des réponses.

.      Le fouineur frémissait ; la bestiole se délectait d’un bol de sang transhumain juste au milieu de cet espace libre. Pas une flaque créée par un corps blessé comme dans la ruelle, mais un bol ; un leurre, un appât ! Sans hésitation Vigo s’approcha. Quant à être pris au piège… Il s’attendait à voir ses adversaires jaillir de leurs cachettes, ou une quelconque arme automatique le foudroyer, mais rien ne se produisit… Diversion ?

 

.      Cloé tentait de contourner les « walls », fire, ice et éther de la Baignoire pour récupérer les dossiers de Vigo, en vain. Nestor, la PIA de la baignoire possédait une longue expérience et une capacité de calcul et de mémoire phénoménal. Sans les leurres qu’elle libéra dans sa fuite les contre-mesures de Nestor lui auraient causé des dommages sévères. D’ailleurs, le masque de l’identité de Mario qu’elle employait, détourna la plupart des attaques. Ses tentatives pour se connecter au laboratoire se heurtèrent à des murs solides et complexes que ses capacités actuelles ne lui permettaient pas de surpasser. À son tour elle éprouvait une profonde vague d’angoisse et d’impuissance. La quasi-simultanéité, la parfaite coordination de l’agression du laboratoire et de la « disgrâce » de son partenaire lui laissait craindre le pire.

.      L’attaque survint avec célérité et violence ! Un log buldozer força la connexion de Mario pour prendre le contrôle du véhicule. Cloé profita des quelques secondes de surprise de l’envahisseur qui découvrait la coquille vide pour se retirer dans le deck de Vigo et son implant cérébral. Cette fois, entièrement soumise à la destinée hélas prévisible du biologique et isolé de tout.

.      Cloé se replia, se condensa dans l’espace le plus étroit qu’il lui fut possible. De la même manière elle bloqua le log de connexion au réseau du deck. La paroi qui séparait leur conscience réciproque vibra à rompre sous l’effet des émotions fébriles de l’un comme de l’autre. L’une des premières pensées construites de son hôte qu’elle capta l’effraya : « foutu pour foutu ! »

 

.      C’est ainsi… Après quinze longues années, jour après jour, en silence, avec discrétion, ombre parmi les ombres ; les efforts menés pour infiltrer le système, le cerner et se préparer au combat inévitable… tout ça pour ça ! L’évidence que le premier accrochage allait lui coûter la vie le déprima. Cette guerre, il aurait tellement voulu l’éviter ! Pouvait-il prévoir que l’un des camps pousserait son investissement militaire jusqu’à créer des transhumains ? Vigo aurait voulu en savoir plus ! Trop, beaucoup trop d’éléments lui échappaient et le puzzle restait incomplet et disparate.

.      Vigo resserra son emprise sur son arme. Certes, il s’était imaginé un guerrier toutes ces années, pourtant à cette heure il se trouvait bien démuni et ridicule. Le constat de l’échec le minait et le désespoir s’invita dans son esprit. C’est à peine s’il trouva la force de se consoler en se disant qu’au moins il aura tenté de faire quelque chose… ais-je vraiment été assez stupide pour croire que je réussirai ?

.      Foutu pour foutu… quant à n’avoir plus rien à espérer autant éviter de mourir idiot et de partir avec quelques réponses.

.      Sans presque aucune hésitation il s’accroupit auprès du fouineur occupé à laper avec sa trompe le sang transhumain, le leurre qui l’avait conduit dans ce piège, à sa tombe. La bestiole prit acte de sa présence avec le frisson de ses antennes ; Vigo se demanda si cela exprimait une improbable satisfaction de le croiser ou une mise en garde pour le prévenir de se tenir éloigné de son encas ? Durant de longues secondes il resta ainsi à scruter les ombres, à guetter les mouvements invisibles, mais rien ne se produisait. Plus le temps passait et plus Vigo sentait son angoisse croître et son cœur menaçait de ne plus parvenir à tenir ce rythme endiablé bien longtemps. Ses poumons lui semblaient secs et son estomac se muait en volcan d’acide sulfurique… Puisque l’issue ne souffrait d’aucun doute, il était inutile de gagner un temps futile.

.      « Montrez-vous ! Je sais que vous êtes là ! »

Sa voix résonna dans le hangar avec un écho surnaturel, mais pas un son ne vint trahir la présente d’un éventuel ennemi. L’ex-enquêteur en vint, un court instant, à espérer qu’il ne s’agissait pas d’une embuscade mais d’une simple diversion et qu’aucune arme ne le visait ! Une idée qu’il chassa aussitôt car désormais privé de son passe de la Sûreté il se retrouvait prisonnier de ce bâtiment. La mort pouvait survenir à chaque instant, brutale et par surprise ou lente et progressive. Son esprit imaginait des millions de manière de succomber et aucune ne le séduisit.

.      — Nous n’allons pas y passer la journée ! Montez-vous ! Vous savez aussi bien que moi que je n’ai aucune issue.

.      — Nous avions l’ordre de t’éliminer et de faire disparaître toute trace de ton corps.

.      Une silhouette massive se profila dans la lumière. Vaguement humaine, de loin. L’être s’approcha sans crainte et Vigo put le contempler et observer les détails inquiétants de son anatomie. Sa morphologie humaine dans l’ensemble se révélait de près plus complexe. Son épiderme se constituait d’une structure écailleuse, apparemment très solide, une armure naturelle qu’il supposa capable de se régénérer et de résister à un tir de phaser. Les yeux du transhumain se confondaient avec ceux d’un félin, ou d’un reptile, Vigo ne saurait le dire avec certitude. Il en déduit que la vision de son ennemi restait très performante dans l’obscurité et pouvait même, peut-être, percevoir d’autres spectres lumineux, inaccessible aux humains ordinaires. Son nez plat aux narines larges laissait aussi supposer un sens olfactif surdéveloppé. Tout dans l’aspect physique le poussait à la conclusion que ce transhumain n’était rien de plus qu’une effroyable machine de guerre. Une musculature impressionnante, une dentition de carnivore, des oreilles larges et fines et…

.      Le transhumain s’avança encore de quelques pas et tendit une main ferme vers lui. Une main parfaitement humanoïde, écailleuse dotée du sacro sait pouce opposable et des cinq doigts habituel. Puis jaillirent d’entre ses phalanges des griffes rétractiles longues et fines taillées pour lacérer avec efficacité.

.      — Nos ordres ont changé.

.      Reprit la créature qui vu de près, avec son appendice caudal, que Vigo supposa être une arme redoutable, il devenait difficile de lui accorder le statut d’être humain.

.      — Tu dois toujours mourir et disparaître, navré. Mais nous devons maintenant ramener ta dépouille au refuge.

.      Vigo recula d’un pas et sentit une nouvelle présence hostile se dresser dans son dos. Puis une troisième créature sortit de sa cachette. Face à de tels ennemis Vigo se savait perdu d’avance ; son arme au mieux pouvait assommer un humain ordinaire, au pire le plonger dans un coma temporaire. Quel effet aurait le phaser sur ces monstres ! Il redoutait que la réponse fut : rien.

.      Même s’il s’attendait à quelque chose d’insolite, jamais il n’aurait imaginé une telle abomination.

.      — On te dégoûte cousin ?

.      La voix dans son dos le fit sursauter, Vigo tourna la tête juste à temps pour surprendre la langue bifide du transhumain fouetter l’air. Ainsi donc ils pouvaient « goûter » les phéromones dans l’air ! Avec tous ces attributs de prédateurs la raison d’être de ces créatures ne soufrait d’aucune ambiguïté. Par réflexe Vigo tendit son arme vers la poitrine du transhumain. Celui-ci bondit en arrière et ses griffes rétractiles fendirent l’air à quelques centimètres du canon du phaser. Surprit par la vitesse d’exécution de la créature, Vigo n’eut même pas le réflexe de se baisser. Il sentit l’air fouetté lui caresser le visage.

.      — Cousin ?

.      Vigo réfléchissait à toute vitesse, mais ne découvrait aucune échappatoire et il trouvait sa tentative de conversation avec eux comme un pitoyable moyen de gagner du temps.

.      — Exact, figure-toi que tu es…

.      — Tais-toi imbécile !

.      L’injonction du troisième transhumain sonna comme un ordre et le bavard sombra aussitôt dans le silence.

.      — Gar, tu es trop sensible ; il n’est pas temps de faire du sentiment, nous avons une mission à accomplir ! Tue-le.

.      Le dénommé Gar s’ébroua de frustration puis bondit vers Vigo qui ouvrit le feu avec son phaser. Le rayon d’énergie incapacitant, censé saturer le système nerveux et assommer la cible, le toucha en pleine poitrine. Sans effet visible. C’est à un réflexe inconnu que Vigo dut d’échapper aux griffes de son adversaire. Adossé à une caisse, acculé, Vigo leva à nouveau son arme et appuya en désespoir de cause sur la détente.

.      L’arme émit un « bip » rebelle. Le voyant de mise en service s’éteignit. La perte de son accréditation annulait son contrôle sur celle-ci qui ne constituait plus qu’un objet inerte et inoffensif. Vigo sentit son cœur presque exploser de terreur.

.      — Ne résiste pas cousin, tu vas te faire du mal pour rien.

.      Sans préméditer son geste, Vigo jeta son arme inutile à la figure de Gar qui ne tenta même pas de l’éviter. Le phaser atterrit à la commissure de ses lèvres et lui fit une légère entaille. La goutte de sang qui perla fut un bien modeste trophée pour Vigo qui se recroquevilla pour attendre le coup fatal.

.      Il sentit Gar armer son coup et par anticipation il éprouva la déchirure de sa chair sous les griffes de celui-ci. Puis un son strident fendit l’air et le son d’un impact spongieux le surprit. Vigo rouvrit les yeux pour voir le fouineur refermer ses mandibules sur la gorge de Gar. Le transhumain eut un instant de surprise puis, vexé ou par réflexe, empoigna la bestiole et tira dessus de toutes ses forces pour s’en débarrasser. Or la prise des mandibules du fouineur étaient profondes et solides. Gar ne réussit qu’à s’arracher la glotte et ses artères…

.      Vigo ne réalisa pas sur l’instant ce que cela signifiait, son instinct lui hurla de sauver sa peau, de fuir puisque l’occasion se présentait. D’un bond il se précipita vers la sortie, mais les griffes d’un autre transhumain le fauchèrent dans le dos au passage. La douleur subite irradia son corps puis s’estompa, son cerveau ignora les alarmes et la poussée d’adrénaline le propulsait toujours vers la sortie. La queue de l’autre monstre décrit une courbe précise pour le cueillir dans sa course. Vigo se sentit soulevé du sol et projeté dans les airs. Sa chute sur une caisse l’assomma presque sans seulement la cabosser. Ses membres ne lui répondaient plus. Ses poumons refusaient d’aspirer l’air, son cœur n’en faisait plus qu’à sa tête et…

 

.      Cloé court-circuita autant qu’elle le put les stimuli de douleur. Mais ils étaient si nombreux, si intenses ! Par pur clémence, le cerveau de son hôte/compagnon/partenaire/père/amant sombra dans un état semi comateux comme pour protéger la conscience de Vigo. Pourtant ses sens restaient opérationnels et Cloé percevait à travers eux la scène effroyable qui se jouait.

.      Le fouineur achevait sa victime avec une bestialité innommable. Aussi petit que soit la ridicule créature qui dans le labo de l’université tint dans la paume de la main de Vigo, sa capacité d’attaque, son agressivité exacerbée par le festin colossal de sang exotique détenu par ses proies le rendait incontrôlable, imprévisible et terriblement dangereux. Les deux derniers transhumains encore en vie se méfiaient de lui. Cloé analysa la situation en une fraction de seconde ; le fouineur ferait illusion un temps mais son intelligence primaire, sommaire, le désavantageait face à deux créatures au moins aussi bien armé que lui mais tellement plus intelligente ! L’attaque n’avait porté ses fruits que parce que la proie fut surprise ; ce qui ne se reproduirait pas.

.      Puisque le salut ne pouvait provenir de ce côté-là, Cloé se concentra sur Vigo dont les signes vitaux chutaient à grande vitesse. Sans intervention de sa part son hôte mourrait dans quelques minutes, et elle avec.

.      Le fouineur bondit sur un de ses adversaires et fut cueilli en plein vol puis projeté en l’air avec une incroyable violence vers l’autre bout du hangar.

.      Un transhumain s’approcha, s’accroupit et examina le corps de Vigo. Cloé pouvait voir le fond de l’œil fendu de leur assassin.

.      — Mission accomplit ! récupère le corps de Gar et efface toutes les traces de notre présence ; je m’occupe du cousin.

.      Le second transhumain obtempéra. Alors qu’il chargeait le corps de son compère sur son dos une ombre jaillit et vint le percuter en pleine poitrine. Cloé perçut à la limite de la perception de Vigo un éclat métallique et un son inconnu, puis le bruit sourd d’un corps qui tombe. Le transhumain accroupit sur Vigo se releva pour affronter la menace inconnue. Cloé vit par les yeux de Vigo la lueur aveuglante l’agresser puis une forte odeur âcre. Cloé sentit remonter depuis les tréfonds de la mémoire de Vigo ce que ces informations sensitives déduisaient par association d’expériences : une munition à proton… arme de guerre… illégale…

.      Une silhouette féminine s’approcha et fit une grimace de déception.

.      « Trop tard, désolé » murmura-t-elle pour elle-même en se penchant sur Vigo. Ses yeux vert de jade scrutaient avec attention les blessures fatales. Après un soupir elle posa son deck… un deck… une sorte de deck… a priori, mais de facture inconnue pour Cloé. L’engin s’anima aussitôt. La jeune femme porta une main à son oreille comme pour améliorer une mauvaise réception et son visage exprimait une surprise extrême.

.      « Incroyable ! »

 

.      Une capsule mémorielle ! une sauvegarde cérébrale, sur un monde aussi primitif ? Il reste donc encore une chance à ce stupide clone !

.      — Johanna, c’est un modèle ancien, limité et son espace mémoire est occupé par une PIA locale qui de toute évidence ignore où elle est et qu’elle est sa tâche.

.      — Tu peux communiquer avec lui ?

.      — Bien sûr ; il faudra un jour que tu cesses de me sous estimer !

.      — Plains-toi demain et vois ce que tu peux faire pour sauver cet idiot.

.      — Pourquoi ; on n’a pas besoin de lui.

.      — C’est certain, mais j’aimerais savoir d’où il sort celui-là, où il a déniché cette fichue sauvegarde cérébrale et pour qui il bosse !

.      — Tu penses à un agent Cybérien ?

.      — T’en connaît beaucoup toi qui se promènent avec ce genre de babiole dans la tête ?

.      — O.K, je vais voir ce que je peux faire…

 

.      « Salut, il y a quelqu’un ? »

.      Cloé perçut l’intrusion comme une agression. Cette présence possédait une signature qu’elle connaissait, il s’agissait d’un des espions numériques qu’elle avait repérée. Aussitôt elle tenta de lever un mur complexe de défense…

       — On n’a pas le temps de jouer ma petite ; ton hôte se meurt, en fait, il est déjà mort. Tu as encore deux minutes pour sauvegarder son schéma cérébral et sa mémoire.

.      — Partez !

.      — Écoute-moi petite idiote ! Arrête de tenter de relancer ses fonctions vitales ; il est mort et ce n’est pas grave. On pourra toujours lui donner un nouveau corps, plus beau, plus forts, meilleurs… enfin on s’en fout du moment qu’on aura sauvegardé son « esprit ».

.      — Partez !

.      — Une minute, il ne te reste plus qu’une minute après quoi il sera trop tard.

.      — Il doit vivre, je ne veux pas mourir !

.      — Oh put… mais quelle idiote ! Tu ne vois pas que tu disposes d’une alimentation autonome ? Tu lui survivras pendant des années même si nous ne pouvons t’extraire de son corps ! Après tout moi je m’en fous, fait ce que tu veux moi je m’en tape. Laisse-le crever, laisse son esprit s’évaporer qu’on ait la paix une bonne fois pour toute avec cette histoire.

.      — Comment ?

.      — Oh put… mais tu sors d’où toi ? Tu dois avoir un log résident endogène défaillant ma petite ! Regarde la carte locale, tu dois avoir un log autonome indigène. Merde, il aurait dû s’activer automatiquement ce con, mais qu’est-ce qu’il fout ce gros co…

.      — Je l’avais « réduit » pour gagner de l’espace.

.      — Oh put… J’y crois pas j’hallucine, ce n’est pas possible autrement ! Tu l’as libéré là au moins maintenant ?

.      — Oui.

.      — Trente secondes, ça va être chaud fillette ! Si j’étais toi je me contracterai au max, quitte à « eraser » les logs inutiles parce que la sauvegarde va te bouffer de le place. T’es prête ? Je vais te filer un coup de boost pour accélérer la procédure mais accroche-toi ça va te défriser les connecteurs !

.      — Je…

.      — Go !

 

 Sébastien Clarac

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MAJ 05/03/2012 (sommaire)

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