Vigo 2011 : Épisode 08

Publié le par clarac

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MAJ 18/03/2012 (sommaire)

 

Épisode 8 : L’ordre Impérial !

 

.      — Tu te sens comment ?

.      Cloé se sentait oppressée. La présence inconnue qui s’invitait dans son refuge contrôlait tout. De son mieux elle se recroquevillait dans le recoin où il la confinait. Malgré elle, elle vivait à cet instant ce qu’elle avait fait subir à Mario et elle le regretta avec sincérité. L’étranger, après l’avoir confiné dans son coin, libéra une puissance inimaginable et le voile qui séparait jusqu’ici les consciences de Vigo et la sienne s’évapora. Une trombe fractale s’écrasa sur eux, alors l’inconnu libéra le log captif de ce qu’elle pensait n’être qu’une vulgaire interface neurale… la capsule de sauvegarde mémorielle se refragmenta en une nanoseconde et un filtre puissant, boosté par l’étranger, récupérait et triait les schèmes fondamentaux, les liens d’associations et les classeurs de catégorisation créées par l’esprit de Vigo. Ce qui aux yeux de Cloé n’apparaissait que comme un logiciel de traitement de données singulièrement complexe.

.      — Prions pour que ce ne soit pas trop tard. Le corps cérébral biologique perds ses influx en quelques minutes. Pourvus que nous n’ayons pas déjà perdu des éléments structurels fondamentaux !

.      — Alors, il est mort ?

.      — Biologiquement, oui… mais avec de la chance.

.      — Avec de la chance, quoi ?

.      — Dis-moi, fillette, où est ton verrou de personnalisation ? Je ne le repère nulle part !

.      — Vigo l’a supprimé il y a quinze ans quand il s’est installé chez nous.

.      — Tu m’en diras tant ! Notre ami, s’il survit, va devoir répondre à beaucoup de questions !

.      — Je ne comprends pas…

.      — Tais-toi ! Put... manquait plus que ça…

 

.      Le premier « bip » me tira à peine de ma léthargie. Le second n’arriva pas à son terme que je me tenais déjà debout. Le médic tardait à lever ses fesses de son fauteuil et mon bond le ramena à la réalité aussitôt.

.      — On dirait qu’il reprend conscience.

.      — Ce n’est pas trop tôt !

.      Mon exclamation provoqua une grimace effrayée du médic.

.      — Si justement, c’est trop tôt ! Vu son état à son arrivée il faudrait au moins un mois de traitement pour espérer capter un frisson.

.      — Je ne connais pas ce gars, mais il me plaît !

.      Le médic s’avança de la colonne de verre dans lequel le corps flottait. Le liquide eu-amitotique rosâtre renvoyait des reflets dorés. Peut-être était-ce là une illusion d’optique produite par le verre et l’éclairage, ou alors la conséquence des milliers de nanobots qui baignaient dans le liquide nourricier pour réparer son corps. Maintenu par un lien souple à chaque poignet, l’homme ondulait avec légèreté. Ce que les capteurs hypersensibles avaient repéré au niveau infinitésimal se fit visible. Par pur réflexe l’homme leva la tête et tendit le cou, la bouche grande ouverte pour aspirer un air qui n’existait pas. Sur le coup j’eus pitié de lui. Pour y être passée plus qu’à mon tour je sais quelle sensation désagréable c’est de chercher son air et d’avaler qu’un liquide poisseux. Une longue et interminable sensation de noyade… pauvre type !

.      — C’est hallucinant, commenta le médic. Sa vitesse de récupération est ahurissante ; l’IA qu’il a dans le crâne doit y être pour quelque chose !

.      — Ou alors, ajouté-je, il est un peu plus qu’un simple clone.

.      — Avoir réussi à le conserver en état de vie suspendue était déjà…

.      — Miraculeux ?

.      — Oui madame.

.      Le médic se garda d’ajouter un commentaire pour se concentrer sur ses écrans d’hologrammes et analyser les informations traduites en graphiques et série de chiffres qui ne me disaient rien de bon. Mon expérience de ce genre d’engin se passait en général de l’autre côté des instruments.

.      Ce type avait le corps constellé de perles d’air. Le bain lui assurait aussi une respiration « naturelle » transdermique comme pulmonaire. Ces perles translucides démontraient le bon fonctionnement de son système respiratoire inné. Sans pour autant dire qu’il y avait bien quelqu’un à l’intérieur. Sa peau se couvrait de plus en plus de perles, cette fonction reprenait donc à toute allure. Ce n’était bien évidemment pas la première fois que je contemplais le corps d’un homme nu et je l’examinais pour tenter de déceler le détail qui faisait toute la différence. Son nombril se trouvait à sa place « naturelle », ce qui pour un clone me renseignait déjà beaucoup sur la technique employée. Sans pour autant me certifier qu’il n’était pas plus qu’une simple copie. Ses cheveux châtain mi-long flottaient au-dessus de sa tête. Certains de ses muscles se contractaient sous une stimulation réflexe. Dire qu’à cet instant je regarde peut-être le visage d’un type mort depuis des siècles !

.      — Attention madame, écartez-vous, je vais procéder à un scan.

.      Ce type soulevait bien des questions. Presque, j’en arrivais à souhaiter qu’il s’en tire pour conduire moi-même son interrogatoire. Sansom à son retour s’était montré plutôt indécis quant à la qualité de la sauvegarde du bonhomme. La médiocrité de la capsule cérébrale écartait, ou du moins éloignait, la possibilité d’un agent Cybérien. Ajoutez à cela qu’il ait osé déverrouiller sa PIA, ce qu’aucun Cybérien n’aurait jamais fait même en ultime recours.

.      — Madame…

.      — Oui, pardon.

.      Un instant je contemplais mon propre reflet se superposer à son visage puis je m’éloignais. L’anneau du scan glissa le long du tube en projetant sa lumière violette qui illuminait les nanobots et les rendait visibles sous la forme d’une nuée étincelante ; une galaxie miniature toute en ondulation. L’anneau fit son va et viens silencieux.

.      — Comme je le disais c’est beaucoup trop tôt ! commenta le médic. Son corps est peut-être « récupérable », » mais vu son état il doit rester inconscient.

.      — S’il se réveille après tout c’est son problème.

.      — Madame, ses lésions sont sérieuses et la douleur anéantira son esprit et après ça il ne vous servira plus à rien.

.      — Dois-je répéter ? demandais-je avec mon ton le plus menaçant. C’est son problème !

.      — Me permettez-vous de lui transmettre un léger narcotique ?

.      D’un côté, que ce type souffre ne me faisait ni chaud ni froid ; d’un autre, il ne serait pas mal qu’il sorte de la cuve avec encore assez d’esprit pour répondre à mes questions. À contre cœur je donnais donc mon autorisation.

.      — Soit ce type n’est pas fichu comme tout monde, soit il a une volonté d’acier parce que ça ne semble n’avoir aucun effet.

.      — Alors tant mieux ! m’exclamais-je.

.      — Son tracé cérébral s’affole, il doit en chier…

.      — S’en fout, est-il en état de répondre à quelques questions ?

.      — J’en doute.

.      Le médic désigna le visage du bonhomme, la bouche grande ouverte qui aspirait à grandes goulées la gelée du bain. Ce qui devenait un obstacle insurmontable dans n’importe quelle autre situation, mais pas celle-ci. Ma main se leva le lobe de mon oreille pour appeler Samson.

.      « …

.      — Perfide et immonde saleté, rapplique !

.      — Comme ta voix est douce à mes senseurs ma belle ! Hélas, il est dommage que ton vocabulaire soit cinq octaves en dessous de ce que tes pensées expriment ; veux-tu que je te télécharge un dictionnaire ?

.      — Cesse tes railleries veux-tu ? et au passage arrête aussi tes allusions mélomanes, je sais que mon prédécesseur était un férue de musique, mais pas moi !

.      — Pas ton prédécesseur, celui d’avant ; mais c’est trop tard cette configuration fait désormais entièrement partie de ma personnalité, navré.

.      — Bon, assez… peux-tu communiquer avec sa PIA ?

.      — Tu veux un concerto à quatre voix ?

.      — Samson !

.      — Oui, bien sûr que je peux…

.      … »

 

 

.      L’affaire ne pouvait pas mieux tourner. Le labo ne risquait plus de laisser des informations sensibles s’échapper dans la « nature ». Et pour couronner le tout, Vigo n’apparaissait plus sur aucun « radar », même la Santé ne relevait plus son signal ce qui ne pouvait signifier qu’une seule chose ; il était mort. Antxoka le déplora avec sincérité ; vraiment il aurait voulu que tout ceci prenne une autre tournure, mais la « raison d’état » prévalait et mieux valait qu’il en soit ainsi.

.      Avec toute cette histoire sa nuit fut bien courte. Son bureau du douzième étage de la Baignoire profitait trop de la lumière du jour et la vue sur la cité sous son couvercle de nuages plombé n’arrangeait pas son humeur maussade.

.      Son seul désir à cette heure se résumait à bien peu de chose, un petit caja chaud avec du pain à la nérine encore tiède et la douceur du divan de son bureau pour rattraper le sommeil perdu. Or, avant tout cela, il lui restait une dernière formalité toute simple, toute bête, pour clore définitivement ce triste chapitre qui devait lui assurer un nouvel avancement.

.      Antxoka soupira et s’installa à son fauteuil bien en face de son interface holographique. Avec une légère hésitation il « pinça » l’icône du dossier de l’affaire en cours qui refusa de lui obéir.

.      L’enquêteur mit cet incident sur le compte de la fatigue, sans doute ses doigts avaient « glissé ». Antxoka froissa ses sourcils pour se concentrer et renouvela la manœuvre, sans plus de succès. Cette fois l’erreur ne pouvait venir de lui !

.      L’ancien ovalien s’apprêtait à submerger sa PIA d’un bouquet des plus fleuries des jurons qu’on pouvait entendre sur les pelouses pendant un match quand l’alarme de la baignoire s’enclencha.

.      Automatiquement les lumières virèrent au rouge et le « groum groum » de l’alarme, stressant au possible se tut, remplacée par une voix monocorde et autoritaire :

.      « Contrôle de sécurité du service impérial de la préfecture ! Tous les agents Euskadiens, auxiliaires impériaux de droits, sont priés de faciliter l’opération en cours ! Toute tentative d’obstruction aux agents de la préfecture sera considérée comme un crime impérial délibéré. Chacun se doit de rester dans la pièce où il se trouve. Veuillez vous soumettre aux contrôles dans le calme et l’ordre. Merci de votre compréhension et de votre collaboration. »

.      Antxoka se raidit à l’énoncé du message, à sa connaissance jamais la Préfecture n’avait procédé à un tel exercice : jamais ! Pourquoi maintenant ? La réponse lui parue évidente ! Pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une hallucination due à la fatigue il regarda par la fenêtre. En bas, sur le parking de fonction plusieurs engins militaires déversaient des soldats impériaux dès qu’ils touchaient le sol. Plusieurs autres transports survolaient encore la cité. La panique le foudroya, les impériaux intervenaient ; savaient-ils ?

.      Résolu à ne laisser aucune trace, Antxoka se précipita vers sa console qui s’entêtait à refuser de lui obéir. En désespoir de cause il empoigna son phaser, mais l’arme émit aussitôt son « bip » de désactivation.

.      — Mauvaise idée de vouloir se soustraire à un contrôle impérial. Auriez-vous quelque chose à cacher enquêteur Antxoka Eliuxiu ?

L’ex ovalien tourna sa masse impressionnante vers la porte où un officier impérial, en uniforme et en arme, le toisait avec un sourire amusé.

.      — Laissons procéder mes hommes voulez-vous, pendant ce temps nous pourrons parler pelota. Saviez-vous que je suis de très près votre carrière sportive, et je dois avouer que mois aussi je pratique un peu, je ne suis pas aussi doué que vous, mais si un jour l’opportunité d’échanger quelques balles se présentait.

.      La tirade de l’officier laissa Antxoka sans voix. L’impérial s’avança et lui présenta sa main pour qu’il la serre comme le voulait la tradition de salutation. Se faisant une poignée de soldat investit le bureau et déballèrent un arsenal électronique sophistiqué et inconnu de l’Euskadien.

.      — Génial, vous avez du caja chaud, vous permettez ?

.      Si l’officier se montrait courtois, cajoleur même, le soldat qui se tenait juste dans son dos pointait son arme sur la poitrine d’Antxoka qui y reconnu la menace silencieuse.

.      — Après la nuit que vous avez passé, vous en prendrez bien une petite tasse vous aussi n’est-ce pas ?

.      Avec un malin plaisir l’officier lui tendit son caja et se plaça de manière à forcer Antxoka à contempler les soldats à l’œuvre.

.      — Ha, mais quelle nuit !

.      — Heu, oui…

.      — Cette attaque terroriste à l’université, terrible ! Le Préfet est furieux ! Un sucre, deux peut-être ?

.      — Aucun, merci…

.      — C’est quand même incroyable, profiter des festivités du solstice comme ça, c’est quand même dingue ! Mais vous avez sans aucun doute déjà une piste puisque vous êtes sur l’affaire ?

.      Pris de court Antxoka se contenta de hoche de la tête.

.      — Alors pour quoi penchez-vous ? Des indépendantistes sudistes ? Un groupuscule de gaïatologues fanatiques ? Au moins nous savons déjà que ce n’est pas nous. Alors, votre avis ?

.      — Les sudistes, nécessairement. Répondit automatiquement Antxoka qui tentait de se composer un ton convaincant.

.      — Deux morts tout de même, trois si on compte la PIA du laboratoire, mais c’est vrai que sur votre monde les entités cybernétiques n’ont pas de statut ni de reconnaissance comme être vivant. Deux morts, dont un des vôtres… mes condoléances.

.      — Oui, c’est terrible…

.      — Les sudistes, vous les pensez réellement capables d’un coup pareil ? Selon nos sources, et elles sont fiables, le matériel employé relevait d’une catégorie assez spécifique. Si même les tribus du continent Sud peuvent se pourvoir en armes de guerre et qu’elles se permettent d’en faire usage ; la préfecture doit bien s’assurer de la provenance de ces armes, les retrouver et les détruire.

.      — Bien sûr, c’est bien normal.

.      — À qui le dites-vous ! Vous imaginez la colère du préfet ?

.      — Non, oui…

.      — Si ce n’était que cela, encore, vos services locaux pourraient très bien s’en charger.

.      — Aucun souci, nous réglerons bien cette affaire nous-même, n’ayez crainte.

.      Antxoka réalisa qu’il s’était un peu trop vite précipité avec cette réponse. L’officier impérial afficha un sourire moins courtois et se tourna vers ses hommes :

.      — Allez-y, je veux tout ! puis se retournant vers Antxoka. Vous m’envoyez vraiment navré, or il existe une suspicion de violation du traité de Concorde. Cette affaire est donc désormais gérée par l’échelon impérial. Vous aurez l’obligeance de vous tenir à la disposition de nos services si jamais ceux-ci vous sollicitaient.

.      L’officier n’ajouta rien de plus et emboîta le pas à ses hommes qui embarquaient l’ordinateur de l’enquêteur, son deck et son arme… ainsi que sa carte de néoplat rouge…

.      « Citoyens, merci de votre collaboration. Cet exercice touche à son terme et vous pourrez d’ici un instant reprendre vos activités ordinaires. Au nom de Sa Majesté impériale Némo XXIII, le Préfet d’Eukadia vous remercie de votre civisme. »

 

 

.      — Vigo ?

.      Cloé sentit la conscience de son hôte frémir, une onde de douleur courue de l’un vers l’autre. Désormais qu’ils partageaient le même espace, leur promiscuité était totale et par moments Cloé se surprenait à douter de ce qui était elle ou lui.

.      À plusieurs reprises Vigo tentait d’émerger et de s’approprier à nouveau son cerveau. À chaque fois la douleur le repoussait avec une violence inouïe. Cloé parvenait encore à « téléguider » certaines fonctions et maintenant qu’elle connaissait le fonctionnement intime de ce corps biologique elle facilitait, autant qu’elle le pouvait, les efforts des robots nanométriques en stimulant la sécrétion d’hormones appropriées. Si bien que la réparation physique du corps s’améliorait sans cesse mais l’état restait trop fragile pour laisser l’esprit en reprendre le contrôle.

.      Vigo s’obstinait à investir à nouveau son corps, malgré la souffrance et les risques. Avec cette osmose nouvelle et complète, Cloé percevait ses pensées avec une lucidité impudique. Tellement d’ailleurs que les morceaux de l’un se mêlaient avec ceux de l’autre et qu’il fallut un temps infini, pour une entité cybernétique comme elle, pour se regrouper assez pour formuler à nouveau une pensée logique cohérente. Pour Vigo la situation se révélait plus compliquée. Jamais son esprit n’avait été conçu pour « tourner » dans un système aussi étriqué et chamboulé. Son obstination à réintégrer vaille que vaille son cerveau ne s’expliquait pas autrement. À force d’effort il parvint à s’y projeter assez pour réactiver quelques fonctions réflexes, mais sa conscience restait lapidaire et recluse.

.      — Vigo ?

.      Cloé percevait la lente reconstruction de la pensée consciente, désorientée, égarée, mais circonscrite, prête à éclore à nouveau à la vie.

.      — Vigo ?

.      — Tu t’y prends mal.

.      — Quoi ?

.      — Tu te souviens, il est mort. O.K, nous avons relancé sa machine biologique et tu fais un boulot génial, même mon idiote de partenaire pense que ça vient de lui et pas de toi. Tu vois, j’ai l’impression qu’ils n’ont pas encore capté qui vous étiez l’un et l’autre ; enfin, d’un point de vue technique puisque le petit comique a un peu triché.
.           — Je…
.           — …ne comprends pas, je sais. Peu importe, pour l’heure c’est sans importance. Donc, je te le rappelle ; il est mort. Son esprit, ou ce qu’on suppose l’être a été téléchargé à l’arracher.

.      — Je ne…

.      — …comprends pas, au risque de me répéter ; je sais. Tu vas me détester mais je vais utiliser une allégorie qui ferait hurler ma partenaire. Dis-toi que sa partition de vie a été écrite en clé de fa et que toi tu ne connais que la clé de sol ; en plus de ça la partition c’est bien beau, mais faut-il encore savoir avec quel instrument la jouer. En clair tu essaies de jouer à la guitare un morceau de violon, il va y avoir comme un souci avec une participation de trombone. C’est une image, rien d’autre parce que la réalité est pire. Si c’est trop confus, imagine qu’un gars joue à la pelota avec les règles de l’ovalie sur un terrain de balterno en croyant faire un match de bosid’ho, tu vois le genre ?

.      — Je…

.      — …ne comprends…

.      — Si, justement, j’ai compris.

.      — Tiens donc ?

.      — Tu vas voir !

.      Cloé se recentra sur elle-même et rompit le contact avec l’étranger, d’une certaine manière, pour employer une allégorie a elle, ou plutôt à Vigo avec ses carnets de bords incompatibles, c’était une question d’encodage de fichier inadapté au lecteur. Or ça, elle savait faire…

.      — Vigo ?

.      — Ouais., qu’est-ce que ne va pas ?

.      — Génial, tu n’es peut-être pas aussi demeurée que je le pensais, ma petite !

.      — Qui et là ? s’inquiéta Vigo.

.      — Bonjour enquêteur, vous sentez-vous assez « conscient » pour un petit entretien ?

.      — Qui êtes-vous ?

.      — Un cousin à votre compagne Cloé, nous ferons de plus ample présentation une autre fois, j’en suis convaincu. À cet instant j’ai quelqu’un en ligne qui souhaite s’entretenir avec vous. Avez-vous quelques instants à lui accorder ?

.      — heu…

.      — Bien, je prends ça pour un oui… Johanna, je te présente Vigo. Vigo je te présente Johanna.

.      — Enquêteur Vigo Dunhill ?

.      — Oui, je crois, à qui ai-je l’honneur ?

.      — Johanna Runwel, garde impérial.

.      — Garde Impérial ?

.      Si peu de monde parvenait à différencier un impérial d’un autre, au moins chacun savait que si d’ordinaire il valait mieux éviter de fâcher un impérial, avec un garde on ne pensait même pas à discuter !

.      — Si vous le permettez j’aurais quelques questions.

.      — Si je le permets, ça commence bien. Commenta Vigo.

.      — Pour commencez sachez que vous n’avez aucun intérêt à vous taire.

.      La manière particulière qu’elle accentua le mot « intérêt » le fit bondir intérieurement. Le prenait-elle pour un de ces fichus colporteurs de l’Union Terrienne ? Ce réflexe involontaire de répulsion ranima quelques connexions et fit refouler un certain nombre de souvenirs indistincts. Toutes restait encore confuses, imprécises, mais son aversion pour les colporteurs, mot qu’il sentit comme un peu péjoratif, s’avérait quasi instinctive.

.      — Ne m’insultez pas ! Je suis un citoyen impérial loyal.

.      — Citoyen colonial, nuance. Dites-moi d’où vous tenez votre capsule de sauvegarde cérébrale et peut-être que je prendrai en considération votre supposée loyauté.

.      — C’est un héritage, je ne peux pas vous en dire plus.

.      — Dommage, dans ce cas je ne dispose d’aucun moyen, pour l’instant de lever les soupçons qui reposent sur vous. Alors, citoyen, veuillez vous considérer aux arrêts jusqu’à nouvel ordre.

.      — Où voulez-vous que j’aille ?

 

 

.      « …

.      — Bien répondu !

.      — Sanson !

.      — Désolé, ce gars est génial.

.      — Génial ? Ce type est peut-être un ennemi. Ton analyse ; tu as bien scanné ses réactions ?

.      — Voilà, Johanna, je peux te dire que son aversion de l’Union est sincère, ce n’est donc pas un de leurs agents, il s’est vraiment senti insulté, ça c’est réglé.

.      — Un Cybérien alors ? s’enquit-elle sans quitter des yeux ce corps qui venait à nouveau de sombrer dans l’inconscience, en apparence.

.      — Aucun risque ma belle ; je suis catégorique.

.      — Catégorique ?

.      — Oh que oui ! Tu veux mon opinion ?

.      — Non, je veux des preuves !

.      « …

 

 

.      La conseillère Aines Bilixintu serra les dents. Pour sa première visite du quartier impérial, sa première rencontre avec le Préfet, elle redoutait le pire. La dernière fois qu’un conseiller ou un capitoul marcha entre ces murs ce fut pour signer l’armistice de la dernière guerre, il y a cent cinquante ans. Depuis quelques heures toutes ses convictions, ses certitudes et ses croyances basculaient. L’intervention impériale la terrifiait, maintenant plus que jamais.

.      Comme tous les Euskadiens elle ignorait ce qui existait derrière les haut murs du quartier impérial et la discrétion des impériaux les rendait quasiment invisible. La chancellerie avait commis l’erreur de sous estimer l’Empire, sa volonté de conserver le contrôle et les étendues réelles de ses capacités. Pour l’avoir traversée, elle savait que le quartier impérial n’était rien d’autre qu’une immense caserne dotée d’un armement impressionnant. Le survol de la cité par les transports, la manière dont leurs soldats avaient investi la Baignoire et d’autres lieux stratégiques en quelques instants, sans avoir à ouvrir le feu était une démonstration de force que la Chancellerie ne pouvait pas ignorer.

.      Et maintenant ça !

.      Le préfet semblait avoir organisé son parcours dans le quartier pour lui transmettre un message sans ambiguïté, et lourd de menace muette. Presque, se disait Aines, l’autorité impériale lui organisait un revue des troupes et un procès ?

.      Après l’exposition des muscles en rangs serrés de soldats en exosquelette de combat, d’engins blindés et de batteries d’artillerie, accentué par le survol d’une escadrille de chasseur-bombardier en formation au-dessus de sa tête ; la préfecture elle-même.

.      Un bâtiment conçu pour impressionner le visiteur, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Aines remontait, escortée de quelques soldats en tenue d’apparat, un long couloir interminable. Plus qu’un couloir, une véritable nef de cathédrale, haute à en perdre la mesure, bordée de collatéraux sous colonnades et dans l’obscurité. Leurs pas s’étouffaient sur l’épais tapis rouge qui traçait leur chemin. Ce silence renforçait encore son angoisse et lui inspirait un sentiment d’insécurité et d’humilité. Le bout de la nef semblait inaccessible et la lueur qui éclairait son issue, sa destination lui procurait un étrange sentiment.

.      C’est à peine si elle se rendit compte de l’évaporation de son escorte à quelques colonnes du bureau du préfet. Lorsqu’elle entra dans le cœur de lumière, instinctivement elle rechercha du regard ses gens pour se rassurer, leur disparition lui inspira aussitôt une terrible sensation d’inconfort et d’insécurité. Bien qu’elle sache que tout ceci n’était qu’une mise en scène, elle devait admettre qu’elle ne pouvait pas s’en défendre.

.      — Approchez !

.      Aines fut surprise par la voix féminine, à ses yeux comme à ceux de l’ensemble de la population le Préfet était un homme ; est-ce que ?

.      — Conseillère Bilixintu approchez donc, votre gouvernement a sollicité une entrevue, avancez-vous que je puisse prendre connaissance de votre doléance.

.      Le fauteuil sur lequel se tenait la Préfet se dressait derrière un haut bureau au sommet d’une volée de cinq marches un peu surdimensionnée. Pour voir le visage de son interlocutrice, Aines dut à la fois s’incliner et s’exposer pour y parvenir. Cette mis en scène conçu pour l’impressionner l’humiliait aussi et elle tenta de contenir sa colère.

.      — Au nom du Sénat je suis heureux de vous recevoir. Depuis quelque temps nous suivons avec attention l’évolution de votre corpus législatif. Tant que la Charte n’est pas ouvertement bafouée et qu’aucune minorité ne requière notre protection, nous n’avons pas lieu d’intervenir. Sachez que nous suivons avec beaucoup d’attention cette évolution.

.      — En quoi nos affaires intérieures regardent l’Empire ? provoqua Aines.

.      — Le Sénat, dont je suis le représentant ici, garantie votre autonomie. Ma responsabilité se limite à cet égard et tiens à la vigilance quant au respect des articles de la Chartes et des divers autres traités, dont celui du dernier armistice. Mais que je sache vous ne vous tenez pas ici devant moi aujourd’hui sur une convocation émise de ma part, je profite juste de cet entretien que Vous Avez Sollicité pour vous faire part de ma vigilance au nom du Sénat.

.      La conseillère ne perçut pas toutes les nuances du discours du préfet et elle prit son courage en main pour déclarer :

.      — Nous protestons officiellement contre l’intervention impériale, la spoliation de nos droits et nous exigeons des excuses immédiates.

.      La préfet garda le silence longuement puis à son tour déclara :

.      — Voyez-vous j’ai déjà rendu compte au Sénat de ces faits, de l’ensemble des faits en notre possession. Tous, dans leur intégralité, et sans exception.

.      La conseillère maîtrisa un tremblement en se demandant ce que les impériaux savaient exactement.

.      — Comme vous je déplore cette intervention, hélas, celle-ci n’est ni de mon ressort ni de mon autorité.

.      — Pardon ? N’êtes-vous pas la Préfet, la plus haute autorité impériale ?

.      — Certes, je vous rappelle juste que mon autorité émane du Sénat dont les compétences sont limitées aux affaires intérieures. Or il se trouve que nos services de sécurité soupçonnent une ingérence étrangère hostile avec une violation, à confirmer, du traité de Concorde. Le temps que nos services mènent l’enquête pour confirmer ou infirmer ceci, la loi martiale est proclamée.

.      — Comment ?

.      — Voyez-vous, si je suis le représentant du Sénat responsable des affaires intérieures selon notre constitution confédérale, les affaires extérieures et militaires sont de la seule compétence de l’Empereur ou de son représentant. Ce que je ne suis pas.

.      — Expliquez-vous, je ne comprends pas.

.      — En vertu de l’article neuf de la Constitution, le garde impérial, représentant de l’empereur, sur votre monde vient donc de réquisitionner les services impériaux et par la même les vôtres. Pour l’heure l’application de la loi martiale est modérée, et je n’ai pas reçu l’ordre de désigner un Gouverneur, ni de nommer des magistrats pour gérer vos différents services. L’empereur, par la volonté de son représentant n’exige qu’une chose à cette heure ; pouvoir mener son enquête sans entrave.

.      — Cette démonstration de force était-elle nécessaire ?

.      — Que voulez-vous, nous sommes impériaux, la demi-mesure n’est pas dans nos habitudes. Avant de nous quitter je tiens à vous rappeler que le garde impérial en mission est la voix et le corps de l’empereur lui-même. Toute désobéissance à ses ordres est un crime de trahison et toute atteinte à son intégrité physique sera donc perçu un attentat contre l’empereur. Ne doutez pas un instant de la violence de ma réaction si cela advenait ! Il sera alors inutile de solliciter une entrevue.

 

 

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MAJ 18/03/2012 (sommaire)

 

 

Sébastien CLARAC

(@SClarac)

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