Vigo 2011 épisode 09

Publié le par clarac

Si vous découvrez Vigo et n’avez pas lu le début :

Retour au sommaire :

http://clarac.over-blog.com/article-vigo-2011-editorial-et-sommaire-71898443.html

 

Épisode 9

 

 

 

.      Pour l’ingénieur Ohian cette nuit du solstice ferait date, une cuite mémorable, une compagne audacieuse ; la meilleure nuit de sa vie. Sans cette gueule de bois qui l’accablait à son réveil presque serait-il encore partant pour une nouvelle nuit blanche ? De nombreux fêtards posaient leurs congés après le solstice rien que pour prolonger la fête et bien peu seraient, comme d’habitude, très frais pour la reprise du service. Ohian comptait parmi ces gens-là et comptait bien que ça dure tant qu’une concubine plus téméraire qu’une autre n’aurait pas l’idée fâcheuse de s’installer en ménage avec lui. Au réveil, sa seule préoccupation se bornait à évaporer cette gueule de bois, dissiper la migraine qui l’accompagner pour rejoindre les copains et remettre ça aussitôt ! Son appartement donnait sur la basilique et la grande place Sao Ixon, un monument d’art, le plus beau quartier de la capitale, le plus chic qui donnait avec sa rambla directement sur le Capitole. D’un geste désinvolte, curieux de jauger la météo, il tira le rideau pour profiter du décor que tous ses amis lui envient.

.      À l’instant même qu’il tirait le tissu mauve la silhouette trapue du transport passait sous sa fenêtre. Par la porte déjà ouverte du véhicule militaire Ohian put sans difficulté voir les visages tendus des soldats qui finissaient de s’harnacher. Surpris, l’ingénieur s’approcha à se cogner à la vitre pour contempler le décor surréaliste de la place Sao Ixon transformée en parking d’aéronefs qui déversaient dans les rues ses escouades de soldats.

.      — Merde ! s’exclama-t-il.

.      — Hummm… lui répondit la partenaire d’une nuit encore à demi endormie.

.      — Il a dû se passer un truc grave cette nuit !

.      — Humm, pourquoi tu dis ça ?

.      — Parce que les impériaux débarquent en force, il y en a plein la place et les rues !

.      — Quoi ?

.      Aussitôt éveillée la jeune femme brune se leva et recouvrit sa nudité d’un drap pour le rejoindre à la fenêtre. Le jeune couple resta un long moment silencieux, incrédule.

.      — Tu as entendu parler de quelque chose cette nuit toi ? s’enquit-elle dans un murmure.

.      — Non.

.      L’ingénieur trouva la présence de sa conquête d’une nuit bien réconfortante.

.      — Les infos ? demanda-t-elle comme si cela allait de soi.

.      Ohian se trouva bien stupide de ne pas y avoir pensé lui-même.

.      — PIA, ouvre le canal de la chaîne d’information !

.      La proto intelligence artificielle s’exécuta aussitôt et l’hologramme envahit la moitié de la pièce sur le visage fébrile d’un capitoul harcelé par une meute de journalistes.

.      « … Connaît-on la raison de l’intervention impériale ? ... Que pouvez-vous nous dire au sujet des soldats qui … la préfecture intervint-elle dans le cadre de la Charte ?...

.      — Navré, je ne peux pas vous répondre. Laissez-moi passer j’ai rendez-vous avec le Conseil et le Chancelier pour justement obtenir les réponses à vos questions. La seule chose que je sais c’est que tôt ce matin la conseillère Aines Bilixintu a été reçue par le Préfet… »

.      Ohian et sa compagne restèrent, pantois, pendu aux images qui les sidéraient ! L’empire n’intervenait jamais avec demi-mesure et la nouvelle année s’annonçait donc plutôt mal…

 

.      — N’abusez pas de caja ! m’ordonna-t-elle avec ce regard sévère.

.      — Vous n’auriez pas une perle de nicot ?

.      La femme en uniforme noir me fusilla des yeux et j’y lisais tout le mépris que ma requête lui inspirait.

.      — Peut-être que votre tendance autodestructrice est compensée par votre incroyable capacité de régénération, mais ce n’est pas une raison pour maltraiter votre organisme qui sort à peine d’une reconstruction sévère !

.      — Donc c’est non, concluais-je avec déception.

.      — Non, en effet !

.      — Tant pis, est-ce que je peux au moins m’habiller ?

.      Cette fois son regard fut accompagné du réflexe de porter sa main sur son arme. Sa maîtrise me surprenait. À l’évidence je l’irritais beaucoup et, pour une raison inconnue, elle ne me portait pas dans son cœur, même si a priori je lui devais la vie.

.      — Pas pour l’instant, nous attendons qu’on nous livre une tenue pénitentiaire des bagnes d’Alfrost ou de Scorpen. La tendance de leur mode devrait vous satisfaire, j’en suis sûre !

.      — Doucement, je…

.      — Vous êtes aux arrêts, notre principal suspect et dès que le médic me laissera vous interroger dans les règles de l’art, croyez-moi, vous répondrez à toutes mes questions !

.      — Attendez, suspect de quoi ? je suis l’enquêteur…

.      — Étiez, nuance. Même votre gouvernement local vous discrédite. Maintenant, si j’étais vous, je me reposerai parce que la journée qui m’attend demain sera longue et pénible.

.      Inutile de discuter pour l’instant, elle avait raison sur beaucoup de points et il me tardait de lui donner mes réponses et d’obtenir les siennes…

 

.      L’escouade qui contrôlait l’Université montrait des signes évident de nervosité. De nombreux curieux, des chercheurs, des administratifs comme des étudiants se pressaient contre le ruban holographique qui délimitait la zone restreinte. Fendre la foule fut facile, accompagné de deux commandos en exosquelette de combat, je n’eus pas besoin de dire un mot pour qu’on m’ouvre un passage.

.      La plupart portaient encore leurs habits de fêtes et si je lisais beaucoup d’incrédulité sur les visages, certains exprimaient une hostilité latente. La dernière intervention impériale remontait à la précédente guerre coloniale, pour y mettre un terme, trop tard pour permettre malgré tout une cicatrisation convenable des plaies. Cette fois, survenait-elle trop tôt ?

.      Mon escorte m’abandonna juste après le ruban et je poursuivis seule mon chemin jusqu’au laboratoire attaqué cette nuit. L’équipe qui s’y activait depuis l’aube m’attendait avec impatience. Ce qui restait du laboratoire aurait peiné n’importe quel chercheur, non content d’avoir effacé toutes les données avec une impulsion électromagnétique, les agresseurs, pour s’assurer du succès de leur forfait, avaient vidé leurs armes sur les instruments. Une erreur, je regardais un technicien qui collecter les données d’un scanner à résidu de fréquences ionique sur un pupitre éventré. D’ici peu, si ce n’était déjà le cas, nous connaîtrions le type d’arme employé et peut-être même leur origine. De quoi remonter aux terroristes assez vite.

.      Même si je remarquais chacun des instruments à l’œuvre pour repérer et identifier les traces invisibles, ce furent surtout les deux hologrammes anthropomorphe qui attirèrent mon attention. Ces représentations fidèles des corps des deux victimes m’en apprenaient beaucoup au premier coup d’œil. Au nombre d’impacts, mortels et post mortel nul ne pouvait douter de l’intention de tuer. Celui qui s’étendait devant le pupitre principal avait même reçu six impacts, inutiles, une fois au sol. Quant à celui du jeune agent de la Sûreté. Son hologramme m’inspira de la pitié ; sa main droite tenait toujours son arme, le doigt sur la détente. Le rapport me le confirmera, mais je suis certaine qu’il s’est défendu comme un diable même en se sachant perdu.

.      — Madame ?

.      L’officier me salua et me tendit un deck dont l’hologramme représentait un phaser militaire de type CFA, conventionnel, très répandus et réglementé.

.      — Nous avons les fréquences de six armes distinctes.

.      — Assez pour les identifier ?

.      — Plus qu’il n’en faut madame, l’empreinte ionique d’une arme même de série est unique. Si ces armes sont enregistrées nous aurons les noms de leurs possesseurs très vite.

.      — Des traces ADN ?

.      — Mis à part celles des victimes, aucune. Les hologrammes de surveillance ne fonctionnaient pas au moment de l’attaque, nous n’avons aucune image.

.      — Mais ? m’enquis-je.

.      — Nous avons des traces substantielles d’alliage typique des exosquelettes de combat de type Mandala.

.      Son regard parlait plus que des mots. Ce type d’équipement n’équipait que la coopérative locale de l’Armée. Ce qui désignait, a priori le gouvernement indigène comme l’auteur de l’attaque contre une de ses propres structures ? Du meurtre de deux de leurs citoyens, dont un agent de leur coopérative de sécurité intérieure. Ce pouvait-il qu’il existât un conflit ouvert entre deux factions rivale au plus haut sommet de leur gouvernement ? à l’expression de son visage je devinais qu’il craignait que je ne parvienne trop vite à des conclusions et donc à des mesures susceptibles de placer la garnison impériale en situation périlleuse.

.      — Rien ne prouve que ces armes et ces armures n’aient pas été volées dans un dépôt de l’Armée. Faites procéder à un inventaire des armureries.

.      Le technicien au lieu de s’éloigner et de transmettre mes ordres resta planté devant moi à attendre…

.      — Autre chose ?

.      — Oui madame, enfin peut-être.

.      Avec précaution il s’approcha de l’hologramme du corps du jeune agent de la Sûreté et manipula son deck pour modifier le spectre de l’hologramme. Dans le dos du corps apparut la forme imprécise d’un objet disparu que le jeune homme avait tenté de protéger.

.      — Une idée de ce que c’était ?

.      — Ce n’est peut-être rien madame, je voulais vous le montrer pour savoir si je devais m’en occuper, ou pas, quand nous aurons fini avec le reste.

.      — Occupez-vous en immédiatement ! Quoi que c’était, je veux le savoir très vite. Ce gamin est peut-être mort à cause de ça.

.      — À vos ordres.

.      Puisque tout paraissait sous contrôle et que les pistes prometteuses ne me livreraient leurs fruits que plus tard, je décidais de rentrer à la préfecture. Une partie de ce mystère, en chair et en os m’attendait…

 

 

.      L’impatience des impériaux ; presque aussi légendaire que leur sens de la mesure !

.      À leurs yeux, le simple fait que je trouve la force de faire quelques pas, maladroits, dans le couloir de leur clinique, suffisait pour conclure à la fin de ma convalescence. Ce qui ne changeait rien au fait que je me sente à plat, courbaturé de partout, que chaque geste me coûtait une énergie folle et un effort de volonté considérable. Cette « promenade », cette bravade pour ne prouver qu’à moi-même que mon corps déchu ne serait pas une tombe, me coûtait un interrogatoire que je ne pouvais endurer.

.      Cette nouvelle épreuve me cueillait au plus mauvais moment. Tout mon esprit, toute mon énergie se concentrait sur une seule et unique chose ; ma reconstruction. Des gestes quotidiens aussi évident qu’enfiler un pantalon, s’asseoir ou tenir une tasse et qui ne me demandaient jusqu’ici si peu que je les croyais réflexe, exigeaient désormais un effort conscient et violent. Le pire, dans cette situation qui me laissait démuni et sans défense, autant physique que psychique, restait le silence de Cloé dont je commençais à craindre la disparition définitive. Le sentiment d’abandon s’ajoutait au reste et je me retrouvais « nu », désarmé, impuissant pour affronter un adversaire en pleine possession de ses moyens et à l’évidence hostile.

.      L’autre qualité qui faisait défaut aux impériaux ; le sens de la diplomatie. Ces gens ne posaient en général leurs questions qu’une fois, ou ne présenter leur demande de même. Si la réponse ne les satisfaisait pas, ils se servaient tout simplement.

.      Le médic qui me « tenait compagnie » dans la salle, se tenait devant la baie vitrée et me gâchait la vue sur le quartier impérial qui attisait ma curiosité. À son arrivée elle ne salua personne, elle congédia le médic d’un signe de tête et vint se planter devant moi. Son regard émeraude reflétait une détermination inflexible.

.      — Vous avez trois solutions, commença-t-elle. La première est la plus simple et aussi la plus agréable ; je vous pose des questions et vous répondez avec sincérité. La seconde est déjà moins simple et peut devenir assez vite désagréable ; je vous pose mes questions et vous me mentez. Quant à la troisième, je ne l’évoquerais pas, j’espère juste que vous ne me contraindrez pas en la mettre en œuvre. Au final, sachez-le, j’aurais mes réponses. Alors pour laquelle optez-vous ?

.      Avec une telle entrée en matière et vue l’état de faiblesse qui me caractérisait, je n’éprouvais qu’une seule envie ; m’enfermer dans ma bulle pour ne plus en sortir. Surtout que, du moins le supposais-je, cette pièce devait être truffé de capteurs divers et sophistiqués qui lui serviraient de détecteur de mensonge, ce qui rendait les menaces inutiles. Mais, hors de question de rester sur la défensive :

.      — Si vous répondez à mes questions avec la même sincérité que je répondrai aux votres nous pourrons…

.      — Quelle autorité pensez-vous détenir pour m’interroger ? Pour rafraîchir votre mémoire vous avez perdu votre accréditation d’enquêteur d’une part et de l’autre vous êtes mon principal suspect dans une affaire qui relève de la juridiction impériale. Votre seul droit est de répondre à mes questions.

.      Son ton ne tolérait aucun commentaire. Son deck afficha un hologramme puis elle reprit.

.      — Selon les données officielles, vous vous appelez Vigo, antonovitch, du clan Dunhill de la tribu des Santiagides ; vous êtes donc né sur le continent Sud dans un territoire associé à l’administration générale de ce monde. Vous avez vingt et sept ans, c'est-à-dire que vous êtes venu au monde deux ans avant la loi qui prohibe le clonage et les pratiques associées. Contestez-vous être un clone ?

.      — Non.

.      — Alors la suite est très intéressante. Comment expliquez-vous qu’un clone, dénué de droit civique au regard de la loi en vigueur sur ce monde, ait suivi sa scolarité citoyenne à Olorana et son premier cycle universitaire de même ?

.      — Vous venez de le dire, je n’ai pas été éduqué par mon peuple, j’ignore pourquoi.

.      — Autre étrangeté dans votre parcours ; vous produisez en fin de cycle universitaire un essai sur la construction identitaire en milieu clos, les arches coloniales en particulier, et des mécanismes de violence et de criminalité avant, pendant, et après un débarquement colonial au sein de ces cultures. Ce qui vous vaut d’être pris comme assistant à l’université de la capitale, mais au lieu d’accomplir votre service citoyen pour l’Éducation, comme n’importe quel autre étudiant chercheur, vous intégrez la Sûreté. Avouez que c’est pour le moins suspect ?

.      — Que voulez-vous que je vous dise ? La baignoire m’a contacté et estimé que mon essai universitaire anthropologique valait aussi pour la criminologie, ce qui justifiait à leurs yeux leur invitation à servir chez eux.

.      — Alors, un clone qui à la base n’a aucune légitimité, issue d’une culture associée qui selon les lois en vigueur sur ce monde ne devrait pas accéder à des missions dans des coopératives de compétence régalienne... Avouez qu’il est bien normal que tout cela me paraisse bien suspect ?

.      — Je m’en doute.

.      — Comprenez-vous que je perçoive tout cela comme la trame d’un complot ?

.      — Oui, bien sûr.

.      — Oui quoi ? C’est un complot ?

.      — Oui, mais non.

.      — Soyez plus clair !

.      — Non, cela n’en est pas un dans la mesure que rien de ceci n’est illégal ou clandestin. Pour ce que j’en sais, mon destin est le fruit d’un arrangement entre ma tribu et la Chancellerie. En fait, je suis la concession de la Chancellerie et du Capitole à ma tribu en contrepartie du renoncement au clonage et d’une meilleure intégration supposée de mon peuple dans la société. Voilà pourquoi, à ce qu’on m’a dit, j’ai été éduqué dans une famille Vasconne d’Olorana et que je bénéficie de la citoyenneté complète Euskadienne.

.      — Et pour votre implication dans le Sûreté ?

.      — Citoyen de plein droit de fait.

.      — Vous aviez une idée derrière la tête, avouez-le !

.      — Oui, j’espérais parvenir à faciliter l’intégration de mon peuple plus facilement qu’avec l’Éducation puisqu’ils n’en bénéficient pas, et…

.      — …Et ?

.      — Il y a cette arche coloniale qui doit bientôt arriver. La culture Euskadienne se replie chaque jour davantage sur ses valeurs identitaires. Ce qui élargit de fait le fossé qui nous séparera de la culture inconnue que nous rencontrerons ; nous allons droit au conflit.

.      — Alors ?

.      — C’est peut-être idiot, mais je pensais être mieux placé à la Sûreté pour l’empêcher.

.      — Empêcher quoi, la guerre ?

.      — Écoutez, je suis fatigué et c’est compliqué.

.      — Faites un effort !

.      La fille fronça les sourcils et par réflexe monta sa main à son oreille. Sa PIA devait lui communiquer une information. Puis elle soupira, mécontente, et sortit de la pièce en appelant le médic pour qu’il me ramène dans ma chambre.

 

.      « …

.      — Désolé Johanna, tu dois cesser ton interrogatoire immédiatement.

.      — En quel honneur ?

.      — Cloé ne peut plus soutenir la reconstruction physique et psychique de son hôte. Les efforts qu’il produit pour rester conscient et te répondre avec cohérence menace son intégrité psychique incomplète.

.      — Et alors, ce n’est pas mon problème.

.      — Peut-être, mais c’est le mien.

.      — Dis-moi Samson, tu ne protégerais pas ce type par hasard ?

.      — Quelle idée !

.      — Figure-toi que je le sens quand tu me mens ; que me caches-tu ?

.      — Rien qu’il te soit nécessaire de connaître.

.      — C’est à moi d’en juger, aller balance tout !

.      — Navré ; je suis seul habilité à porter un jugement en la matière et je refuse de t’obéir.

.      — Pour qui te prends-tu ? Et de quel droit…

.      — Puisque tu ne me laisses pas le choix ; en vertu du pacte de Thétis, je t’ordonne de veiller sur la vie de l’entité biologique identifiée comme Vigo, Antonovitch, du clan Dunhill de la tribu des Sarpénides. Tu es responsable de son intégrité physique et psychique, tu m’en répondras sur ta vie.

.      — Quoi !

.      … »

 

.      — Comment ce passe votre convalescence ?

.      — Depuis qu’on me laisse tranquille, très bien.

.      Ma réponse fit sourire la femme qui me convoquait et qui du coup m’obligeait à me déplacer dans ce fauteuil AntiG alors que je pouvais marcher presque normalement maintenant. La vaste pièce où elle me recevait semblait occuper un étage entier d’une des tours du quartier et les perspectives se confondaient pour en accentuer l’impression d’immensité avec divers artifices architecturaux complexes et subtils. Toutefois, la partie où nous nous trouvions se trouvait dans une sorte d’angle mort du dispositif qui lui conférait une atmosphère intimiste que le mobilier tout en courbure et molletonné renforçait. Aucun mur solide ne délimitait cet espace singulier. Trois des façades se constituaient de hautes baies vitrées ouvertes sur la citée quant au quatrième il donnait, sans obstacle à la pièce principale si déroutante.

.      Devant moi, sur une table basse, une tasse de caja chaud et un tube de perles de nicot.

.      « Bien sûr, m’avait-elle dit en m’accueillant, votre organisme reconstruit n’a plus besoin de cette substance, mais il semblerait que votre psychisme en éprouve encore l’addiction. » Ce dont je la remerciais chaleureusement. Toutefois, par politesse je me contentais du caja en sa présence.

.      Bien qu’elle ne se soit pas présentée, je devinais que cette femme par son port et son charisme n’était pas n’importe qui ici.

.      — Vous sentez-vous assez remis pour reprendre du service ?

.      Sa question me surprit et je restais sans voix.

.      — L’officier médecin qui vous suit vous considère apte.

.      — Pardon ?

.      — Au regard des autorités Euskadiennes vous êtes mort. Vous ne possédez plus aucun droit, ni même de citoyenneté. L’asile aux apatrides est une des missions de la préfecture ; je vous offre donc le statut de résident non impérial. Je comprends votre désarroi, mais vous êtes bel et bien vivant et vous ne pouvez plus déambuler hors du quartier impérial sans mettre votre vie en danger. Cette procédure est automatique, bien entendu vous pouvez la contester et tenter votre chance hors nos murs. Nous pouvons même vous faire bénéficier d’une de nos liaisons spatiales pour vous débarquer sur un autre monde. Mais dans ce cas nous aurions besoin d’une décharge pour que quoi qu’il vous advienne nous ne soyons pas responsable.

.      — Je ne sais pas.

.      — Rassurez-vous, vous n’êtes pas tenu de nous donner une réponse sur l’instant. En ce qui nous concerne, de fait et de droit vous êtes un résident de la préfecture jusqu’à ce que vous y renonciez.

.      — Très bien, mais pardonnez-moi, mais je ne vois pas le rapport avec la reprise de service ?

.      — Oui, c’est sans aucun lien, sinon celui qui nous invite au regard de nos traditions de proposer une activité professionnelle à nos résidents. Nous assurerons votre subsistance et un confort décent de toutes les manières, mais l’être humain a besoin d’agir et de se sentir utile.

.      — C’est normal, qu’envisagez-vous pour moi ?

.      — Dite-moi, avez-vous déjà pensé à accomplir un service impérial ?

.      Sa question me terrassa. Le service en question ne pouvait se comparer à ceux des coopératives, régalienne ou pas d’Euskadia. Le service impérial est à vie, jusqu’à la mort.

.      — Après une longue réflexion, reprit-elle, suite à votre déclaration au sujet de votre désir d’empêcher la tenu probable de la prochaine guerre coloniale, qui est de la responsabilité impériale, et votre implication dans une affaire qui relève de notre juridiction ; ne seriez-vous pas idéalement mieux placé pour mener vos actions avec nous ?

.      — Sans aucun doute, mais…

.      — Johanna aurait bien besoin d’un auxiliaire local pour l’assister. Avec ses talents et ses compétences elle pourra très bien mener à son terme cette enquête seule, je supposais juste que vous pourriez avoir quelques motivations à finir ce que vous aviez commencé. Ce serait juste pour la durée de cette affaire, ensuite nous serons quitte.

.      — Moi, impérial ?

.      — Pourquoi pas, si vous saviez comment je le suis devenue moi ? Non, je ne suis pas née impériale, c’est le cas de certains, mais c’est loin d’être une généralité. Ce n’est pas un choix facile, et ce n’est rien de définitif, pour l’instant.

.      La dame, qui qu’elle soit car j’ignorais toujours qui elle était, posa sur la table basse à côté du tube de perles de nicot, une carte de néoplast blanche.

.      Votre carte d’accréditation d’agent impérial auxiliaire de la sécurité préfectorale ; il ne tient qu’à vous de la prendre ou pas. Maintenant, excusez-moi, je dois vous laisser ; vous n’imaginez pas les tracasseries administratives qui incombent à un préfet ! Un soldat vous reconduira à la clinique dans quelques minutes ; profitez du paysage en attendant.

.      Sans rien ajouter elle s’éloigna et me laissa seul en proie à un dilemme déroutant.

.      Lorsque le soldat se présenta pour me guider dans le dédale de la préfecture la carte de néoplast blanche se trouvait dans ma poche…

.      Vigo, Antonivitch Dunhill ; agent imperial ?

 

 

Sébastien Clarac(@SClarac) [on twitter]

 

 

(Retrouver le prochain épisode le 16 avril 2012 !)

 

Retour au sommaire :

http://clarac.over-blog.com/article-vigo-2011-editorial-et-sommaire-71898443.html

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article